Du vent dans les pantoufles
Papouilles (5)
23 Nov 2018

Papouilles (5)

Post by Emile

Ici, il ne se passe rien. A 8h30, les jours impairs, le camion poubelle passe. A 16h, le soleil se couche. Les murs blancs de la maison s’assombrissent peu à peu. A l’aube, ils sont rouges.

Les journées se ressemblent, parfois j’ai l’impression que mon cerveau macère, que je m’y prends mal. Et puis je me souviens avoir marqué sur un post-it, pour m’en rappeler, qu’il n’y a pas de bonnes manières de s’y prendre. Alors je reste, défait, un instant, le post-it entre les doigts, pas plus limpide qu’avant, à ne pas savoir que faire ni comment me succéder à moi-même.

Je rumine. Quand le soleil est prometteur, je m’installe sur mon perron, sur mon trottoir, je l’ai déjà dit, je me répète, mais je rumine, je me répète. Se répéter c’est encore la manière la plus sauve de se succéder, de régurgiter chaque jour sa propre routine en pelote, d’en arrondir les angles, y ajouter quelques menues variations, quelques menues stratégies qui m’emmènent au gré du hasard surveiller la pousse d’idées petiotes, des bourgeons d’idées, des bubons superficiels sur la pelote.

Je m’en nourris comme on mâchouille une feuille. On y met de l’espoir mais ce n’est pas ça.

Ma pelote est bien ronde, bien satisfaisante, mais encore trop mince, encore trop jeune. Chaque jour il me faut la remettre dans ma poche stomacale comme on rempoche son nickel face au rideau de fer du tir au pigeon. Elle n’est pas prête à éclore, non pas prête du tout. Il lui manque encore quelques jours, peut-être, quelques semaines, j’espère. Il lui manquera le temps qu’il faudra.

« Le temps qu’il faudra ».

Mais le temps passe et parfois j’ai l’impression que mon cerveau suppure, que je ne m’y prends pas mieux ni pire qu’un autre, mais qu’à chaque pas volé à la distance, un de mes ongles s’incarne ou ma vision se trouble. Mes yeux sont vagues déjà. Ils passent sur les choses sans voir. On badaude dans l’écume à la recherche d’un galet plat pour le faire ricocher, mais il pourrait y avoir une météorite lavée près d’un saphir, on ne les verrait pas. La routine est faite de cycles parfois plus longs que d’autres. Un soir d’octobre on revient chez soi, les lampadaires ne fonctionnent pas, une fois de plus, mais la lune est si pleine et gironde illumine.

Le post-it toujours entre les doigts, est-ce aussi dû au hasard si mon regard trébuche sur ce carnet noir où parfois je note les idées qui bourgeonnent ? Ce pourrait être un bel herbier en fleur si j’allais m’y promener plus souvent. Une note, ou plutôt un gribouillis, m’intime à ne pas trop prendre le temps au sérieux.

Il est marrant celui-là. « Ne pas prendre le temps trop au sérieux ».

Ou « ne pas trop prendre le temps au sérieux ? ». Je ne me souviens plus de ce que je voulais dire. Peut-être pensais-je à toute autre chose sur le moment. « Ne pas prendre le temps trop sérieux ». Ou à un calembour. « Le trottant ? Ne pas prendre au sérieux. » Je devais y penser tout en marchant. D’habitude, j’écris mieux.

Je n’ai pas su faire autre chose que m’asseoir sur le lit, le post-it dans une main, le carnet dans l’autre. Ma routine ne s’en trouvait pas si grandement modifiée et ronronnait sagement dans l’un de mes quatre estomacs. Un jour, elle deviendra trop lourde pour rester au-dedans. L’idée qu’elle couve, qui mature en elle, devra jaillir, sortir par la sortie, me passer par le corps et me prendre à la gorge. Je dégobillerai ma bobine de routine en prenant bien garde à ce qu’aucun fil ne reste coincé et me chatouille la glotte car c’est extrêmement désagréable et l’on se retrouve condamné à tirer au cœur pour le restant de ses jours.

Je présume que c’est une idée que cette routine me prépare, mais ce pourrait être tout autre chose. Une angoisse par exemple. J’ai bien peur que dans ce cas-là, la pelote ne vienne pas à temps et, se calcifiant peu à peu, me pèse in fine sur l’estomac. Je n’ai pas particulièrement les os lourds, mais ferais alors mon poids.

Afin que le temps ne me prenne pas trop au sérieux, moi, je me rendrais vite compte des bobines débutantes qui patientent, là, dans le creux du vide que je porte en moi, et m’attacherai à musarder l’une d’entre elles. Il n’y aurait pas de bonne ou de mauvaise façon de la tisser de mes tissus de sens, sans me soucier si je l’attise ou la tance sans dessus dessous, si je la cisèle sans cesse sans prendre le dos de soie ou la cuillère des gens, le bât des villes ou la craie des champs. Cette routine, c’est la mienne. Ce qui y naît, je l’ai pondu, je le caresse ou le moleste à ma guise. Il n’y a pas plus de saison dans l’eau de l’étang moderne que dans le vin du bon sang commun. Mon verre, triste et plein, est joyeusement libre. Ce que j’y bois, je l’embobine.

Et tournant les pages, peu à peu, me les remémorant comme si je les avais griffonnées à l’instant, je tombais sur ce dialogue :

– Il est bien triste …

– La légèreté ça se décide.

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