{"id":986,"date":"2018-01-17T04:52:24","date_gmt":"2018-01-17T03:52:24","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=986"},"modified":"2018-09-11T14:05:41","modified_gmt":"2018-09-11T12:05:41","slug":"a-bicyclette-2-quelque-partcerro-sombrero","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2018\/01\/17\/a-bicyclette-2-quelque-partcerro-sombrero\/","title":{"rendered":"A bicyclette (2) &#8211; Quelque part\/Cerro Sombrero"},"content":{"rendered":"<h3 align=\"center\">Jour 2 &#8211; Quelque part entre Punta Delgada et le Bac vers la Terre de Feu\/Cerro Sombrero<\/h3>\n<p align=\"justify\">Le matin du deuxi\u00e8me jour, je ne me suis pas lev\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t. J\u2019avais \u00e9crit tard dans la nuit, tent\u00e9 de complaire \u00e0 mon nouvel \u00e9lan disciplinaire, de lui apporter la satisfaction d\u2019\u00eatre tenu, pour un seul jour certes, mais jusque l\u00e0, d\u2019\u00eatre tenu, et bien.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mais vers 2 heures j\u2019avais d\u00fb me rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Raconter ce premier jour allait me prendre la nuit, et la batterie de mon ordinateur, de mon portable et de mon stylo mises bout \u00e0 bout n\u2019y auraient pas suffi. Il fallait dormir, r\u00e9cup\u00e9rer des forces, oublier la discipline dans ce qu\u2019elle a d\u2019aveugle et sourd, et en rabattre un petit peu de cette folie des grandeurs qui m\u2019avait fait p\u00e9daler jusqu\u2019\u00e0 ne plus pouvoir distinguer un lapin d\u2019une brebis.<\/p>\n<div id=\"attachment_991\" style=\"width: 1034px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-991\" class=\"size-large wp-image-991\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2862-1024x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"1024\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2862-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2862-150x150.jpg 150w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2862-300x300.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2862-768x768.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2862-70x70.jpg 70w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2862-500x500.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2862-800x800.jpg 800w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2862-1000x1000.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><p id=\"caption-attachment-991\" class=\"wp-caption-text\">Impressionnisme austral<\/p><\/div>\n<p align=\"justify\">A 4 heures du matin, dans un \u00e9lan d\u2019impressionnisme austral, le soleil avait d\u00e9j\u00e0 punais\u00e9 au ciel ses ailes d\u2019avion en flamme. Les pieds mouill\u00e9s sur des crottes de lapin s\u00e9ch\u00e9es, je soupirai de (fausse) aisance. L\u2019un d\u2019entre eux venait de b\u00ealer \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de son terrier, d\u00e9posant, il me semble, quelques rognures de panse. Nous \u00e9tions peu ou prou sur la m\u00eame longueur d\u2019ondes. Courbatu, je rentrais me coucher.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019avais pos\u00e9 le v\u00e9lo devant ma tente. Juste devant l\u2019entr\u00e9e. Si l\u2019une des 5 voitures qui passaient quotidiennement par l\u00e0 s\u2019arr\u00eatait, et qu\u2019un homme en descendait pour embarquer la cabosse, je l\u2019aurais entendu. J\u2019aurais pu sortir, me d\u00e9goupiller tel un ressort de grenade, et exploser tout de go, ou en rabattre s\u2019il \u00e9tait arm\u00e9, et le laisser se servir, protestant bien mollement. J\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 cela. Au milieu de nulle part. Comme si le risque s\u2019\u00e9talait de mani\u00e8re uniforme sur la carte, et que l\u2019on ne pouvait pas, par endroits, par instants, tout bonnement en sortir.<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019est le vrai d\u00e9lire du parano\u00efaque, d\u2019\u00eatre toujours branch\u00e9 \u00e0 toute heure de la journ\u00e9e sur le canal de sa radiosurveillance mentale. D\u2019imaginer des situations, d\u2019en \u00e9valuer la probabilit\u00e9, et de cr\u00e9er des plans pour s\u2019en sortir.<\/p>\n<p align=\"justify\">Philipp, l\u2019allemand au grand c\u0153ur qui m\u2019a offert ma bicyclette, enfin sa bicyclette, enfin notre bicyclette (histoire que je raconterai plus tard, comme beaucoup d\u2019autres, pour les jours o\u00f9 j\u2019aurai le temps, ou rien \u00e0 dire, ou, improbable mais possible, imaginons un plan, les deux), n\u2019a pas attach\u00e9 son v\u00e9lo durant ses 16 mois de voyage.<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019est une relaxation admirable dont je suis pour le moment incapable.<\/p>\n<p align=\"justify\">M\u00eame au milieu de la lande, aupr\u00e8s d\u2019une route tout au plus inutilis\u00e9e, la possibilit\u00e9 d\u2019un vol opportuniste (il y a si peu de voleurs professionnels) surgit en moi, comme une fontaine d\u2019eau noire, et je me retrouve \u00e0 mettre consciemment mon v\u00e9lo devant l\u2019entr\u00e9e de ma tente plut\u00f4t que derri\u00e8re pour me rassurer rapidement si d\u2019aventures je doute.<\/p>\n<p align=\"justify\">Un gros lapin blanc, \u00e9loign\u00e9 du troupeau, me guettait de visu. Estimant des maigres indices que lui laissait mon paquetage d\u00e9pareill\u00e9, la probabilit\u00e9 que j\u2019ai un couteau ac\u00e9r\u00e9 avec moi, et oui ou non, enfin petit-dejeun\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je lui b\u00ealais de se rassurer, plein de conviction, faisant varier l\u2019ovinage voisin d\u2019une cavernisation tirant sur le bovin. Mais rien, pas le moindre mouvement de t\u00eate. Et l\u2019\u0153il, globuleux comme toujours, globulait j\u2019en suis s\u00fbr \u00e0 distance respectueuse.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il n\u2019avait rien \u00e0 craindre le poulet. Le matin, je turbinais au Nesquick, seul \u00e9chec personnel \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Nestl\u00e9 (qui s\u2019approprie les sources d\u2019eau potable des pays pauvres et leur revend dans de jolies bouteilles en plastique qu\u2019ils intitulent, comme dans un mauvais sc\u00e9nario de science-fiction, \u00ab\u00a0la vie\u00a0\u00bb. D\u2019autres entreprises font des choses vilaines, j\u2019en conviens, mais j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 il y a plusieurs ann\u00e9es de boycotter \u00e0 mon \u00e9chelle la totalit\u00e9 des produits Nestl\u00e9).<\/p>\n<p align=\"justify\">De l\u2019eau ti\u00e8de, du lait en poudre, et du Nesquick. Si \u00e7a n\u2019a pas l\u2019air rago\u00fbtant dit comme \u00e7a, c\u2019est en grande partie parce que ce n\u2019est pas tr\u00e8s rago\u00fbtant. Mais en fermant les yeux et en ajoutant un peu de sucre, pas forc\u00e9ment dans cet ordre, on peut oublier le contact de l\u2019aluminium et s\u2019imaginer boire son chocolat chaud dans un grand bol jaune \u00e9br\u00e9ch\u00e9 d\u2019un c\u00f4t\u00e9. Un fond d\u2019avoine me restait de la p\u00e9riode de No\u00ebl, o\u00f9 je ne m\u2019\u00e9tais d\u00e9cid\u00e9ment vraiment priv\u00e9 de rien. Je l\u2019y ajoutais, rassur\u00e9 cette fois-ci de ne pas pouvoir le faire cr\u00e2mer.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le remballage prend du temps, moutons ou pas en spectateurs. Si le but est bien s\u00fbr de ne pas tout d\u00e9baller tous les soirs, il y a quand m\u00eame un certain nombre d\u2019objets dont je me sers, et qui fait grimper, installation de tente comprise, le d\u00e9ballage et le remballage \u00e0 45 minutes pi\u00e8ce. L\u2019harnachage est une autre question. Je me sens progresser chaque jour et l\u2019on me verra bient\u00f4t \u00e0 l\u2019affiche du cirque d\u2019hiver en sous-titre \u00ab\u00a0Cap\u2019taine Crochetto, le derviche tendeur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Au matin de ce deuxi\u00e8me jour, je r\u00e9\u00e9quilibrai quelques bouteilles d\u2019eau de l\u2019arri\u00e8re vers l\u2019avant, bien d\u00e9cid\u00e9, si ce n\u2019est de ne pouvoir all\u00e9ger subitement le poids global du v\u00e9lo, de limiter au moins le risque d\u2019explosion du pneu arri\u00e8re. L\u2019\u00e9p\u00e9e semblait aiguis\u00e9e et le fil bien mince.<\/p>\n<p align=\"justify\">Remonter sur la selle fut moins difficile que ce \u00e0 quoi je m\u2019attendais. Il y avait le cul, bien s\u00fbr, mais moins qu\u2019esp\u00e9r\u00e9. Plus v\u00e9h\u00e9ments \u00e9taient les genoux, le droit en particulier, qui grin\u00e7ait presque \u00e0 chaque passage de relais.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je me suis promen\u00e9 pendant une douzaine de kilom\u00e8tres, quasi-seul encore, trois 4&#215;4 rouges de l\u2019ENAP, le minist\u00e8re de l\u2019extraction p\u00e9troli\u00e8re et gazi\u00e8re au Chili, me crois\u00e8rent une premi\u00e8re fois et me doubl\u00e8rent une seconde. Ils avaient l\u2019air sympathiques, au salut de la main facile, pas port\u00e9s pour deux sous \u00e0 me montrer qu\u2019ils pouvaient aller plus vite que moi s\u2019ils voulaient, et m\u00eame dispos\u00e9s \u00e0 ralentir pour ne pas m\u2019envoyer des caillasses dans les tibias. Des bons gars quoi.<\/p>\n<p align=\"justify\">La route s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9e de la mer. Du d\u00e9troit pour \u00eatre exact. De Magellan qu\u2019il \u00e9tait.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0Le d\u00e9troit de Magellan\u00a0\u00bb.\u00a0 Il y a des noms qui font r\u00eaver et celui-ci en faisait partie. Pour le moment, je ne voyais que des \u00e9tangs aux bords plats, satur\u00e9s de canards, de l\u2019esp\u00e8ce qui va toujours par deux, un blanc et un marron, un m\u00e2le et une femelle, dont j\u2019ai oubli\u00e9 le nom. De temps \u00e0 autres, un croisement m\u2019offrait la possibilit\u00e9 de prendre une autre petite route, passer une barri\u00e8re, et arriver pr\u00e8s d\u2019un puits d\u2019extraction, ces grands pompes noires qui semblent dam(n)er la Terre, flanqu\u00e9es de deux trois r\u00e9servoirs blancs.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ces possibilit\u00e9s, je ne les prenais pas. Je ne connaissais personne qui bossait \u00e0 l\u2019ENAP. On avait pas gard\u00e9 les torchons ensemble \u00e0 ce que je sache.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et puis la route s\u2019ach\u00e8ve. Ils ont m\u00eame mis un panneau pour pr\u00e9venir les automobilistes distraits. \u00ab\u00a0Attention, fin de la route\u00a0\u00bb. Une pente douce de 30&#215;30 m\u00e8tres en b\u00e9ton m\u00e8ne \u00e0 l\u2019eau. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, quelques ouvriers rejouent l\u2019internationale des gilets jaunes et discutent au lieu de bosser. De l\u2019autre, point de bateau. J\u2019en vois deux \u00e0 fond plat qui pourraient \u00eatre ais\u00e9ment laur\u00e9ats du titre de bac, mais ils g\u00eetent au d\u00e9barcad\u00e8re d\u2019en face.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le sujet de conversation des ouvriers me devient plus clair\u00a0: \u00ab\u00a0Ben tiens. Et voil\u00e0. Comme de par hasard. C\u2019est toujours comme \u00e7a que \u00e7a se passe. Les mouettes, c\u2019est pour notre gueule, \u00e7a on y a droit, mais d\u00e8s qu\u2019il y a un petit peu d\u2019animation, c\u2019est jamais \u00e0 notre d\u00e9barcad\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">Et je les comprends. Ce doit \u00eatre une danse amusante \u00e0 voir, deux bacs qui tentent d\u2019accoster au m\u00eame endroit au m\u00eame moment, qui avancent et reculent en rythme, et dont les capitaines, tous deux perch\u00e9s dans leur cabine d\u2019ivoire \u00e0 vingt m\u00e8tres au dessus de l\u2019eau, s\u2019engueulent comme des charretiers dans une ruelle de Lut\u00e8ce.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai le temps de m\u2019arr\u00eater au moins, analyser ce qui m\u2019entoure, prendre un caf\u00e9 et une empanada aux pommes.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0On peut la faire chauffer\u00a0?\u00a0\u00bb demandais-je \u00e0 la serveuse\/patronne, un peu \u00e9tourdie \u00e0 son avantage quand il s\u2019agit d\u2019additionner des prix (on pourrait dire que c\u2019est justement une question d\u2019exp\u00e9rience).<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0Ben non, \u00e7a se mange froid. Si on fait chauffer la pomme se ramollit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0Oui bien s\u00fbr\u00a0\u00bb la compl\u00e9tai-je rapidement, \u00e9vitant ainsi la naissance d\u2019un nouveau conflit th\u00e9ologique.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je d\u00e9cidai de lui laisser sa chance et d\u2019entamer mon budget de 2\u20ac, mais sans surprise, le concept d\u2019empanada aux pommes froide se rapproche dangereusement de notre chausson rassi. N\u2019est pas explorateur de pantoufles qui veut.<\/p>\n<p align=\"justify\">Hormis la capitainerie et les toilettes\/douches disponibles mais rencontr\u00e9s trop t\u00f4t dans mon planning de sudation du jour, il n\u2019y avait qu\u2019un supermercado, et ce restaurant empoisonnant ses clients \u00e0 coup d\u2019empanadas aux pommes. Les Propri\u00e9taires du monopole restaumarch\u00e9 avaient cru bon s\u2019inspirer de la r\u00e9ussite commerciale des Buffalo Grill en appelant leur affaire \u00ab\u00a0Le Tehuelche\u00a0\u00bb. Il n\u2019y avait rien d\u2019indien dans la face palote de la du\u00e8gne, mais au mur, accroch\u00e9 \u00e0 un clou, une paire de bolas traditionnelles dans leur coque de cordes, et trois photos du dernier cacique de la r\u00e9gion.<\/p>\n<p align=\"justify\">Une photo du d\u00e9but du si\u00e8cle (l\u2019autre, l\u2019important), le montrait dans ses pelures, attabl\u00e9 au milieu d\u2019une dizaine de notables en tailleurs et moustaches bien anglaises. J\u2019ai cru discerner sur le visage de quelques uns d\u2019entre eux, dont la t\u00eate \u00e9tait \u00e0 moiti\u00e9 de profil, comme s\u2019ils se d\u00e9tournaient par lassitude de la photographie, dont le proc\u00e9d\u00e9 r\u00e9cent et r\u00e9serv\u00e9 aux classes ais\u00e9es, surtout en cette r\u00e9gion du monde, leur \u00e9tait, d\u00e9j\u00e0, bien connu et source de lassitude. J\u2019ai cru discerner sur le visage de ces quelques uns, un demi-sourire. Ce qu\u2019ils y mettaient, impossible de le savoir. J\u2019y place moi une gousse de suffisance, et les imagine mouvants, avant et apr\u00e8s la photo, rire entre eux d\u2019un bon mot en saxon sur l\u2019indien Tehuelche.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je m\u2019installai \u00e0 la table juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la photo, et commen\u00e7ai \u00e0 compl\u00e9ter le r\u00e9cit de mon premier jour. Le premier bac est arriv\u00e9, je me suis dit que j\u2019allais prendre le second. Et puis le second est parti avant que je ne m\u2019en rende compte.<\/p>\n<p align=\"justify\">Quand le troisi\u00e8me, qui \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 le premier, est revenu, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 15 heures. J\u2019ai repli\u00e9 bagages et me suis, sans difficult\u00e9, positionn\u00e9 en t\u00eate de file des voitures. Les passagers des bus qui descendaient \u00e0 pied du bac me regard\u00e8rent avec des yeux ronds, comme ceux de la maman des poissons, et des petits sourires admiratifs. Ou en tout cas c\u2019est, ce qu\u2019une fois de plus, je mettais dans leurs sourires.<\/p>\n<p align=\"justify\">Lorsque le monsieur avec un talkie-walkie a donn\u00e9 le top d\u00e9part, dans un geste tr\u00e8s \u00ab\u00a0Fast and Furious\u00a0\u00bb mais assez d\u00e9nu\u00e9 de sensualit\u00e9, j\u2019ai mis le pied sur la p\u00e9dale et suis entr\u00e9 sur le bac quasi le premier, sous les quasi-applaudissements de la foule. Un marin tr\u00e8s sympathique m\u2019a dit de caler mon v\u00e9lo dans un coin et m\u2019a montr\u00e9 la cabine o\u00f9 il fallait payer.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019officier qui s\u2019y trouvait avait une barbe blanche courte, tr\u00e8s entretenue et un regard sage de s\u00e9nateur romain. Il m\u2019a demand\u00e9 mon v\u00e9hicule, je lui ai demand\u00e9 combien \u00e7a co\u00fbterait pour une bicyclette, m\u2019attendant \u00e0 payer autant que pour une moto. Mais de son air de s\u00e9nateur, il se mit \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ma question, comme s\u2019il y voyait des enjeux alg\u00e9briques particuliers, \u00e9thiques peut-\u00eatre. Je profitai de ce moment de flottement pour lui dire en souriant \u00ab\u00a0le moins possible\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Soudain, l\u2019\u00e9thique sembla prendre le pas sur l\u2019alg\u00e8bre. Deux secondes apr\u00e8s ma supplique fac\u00e9tieuse, il remua de la main, geste universel pour signifier \u00ab\u00a0C\u2019est bon gamin, c\u2019est pour moi, file vers ton destin, voici ma maigre contribution \u00e0 ton bonheur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019insistai, honn\u00eate, croyant qu\u2019il ne parlait que de la bicyclette\u00a0: Combien \u00e7a co\u00fbtait pour moi en tant que passager\u00a0?<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019avais les billets dans les mains, la main sur la g\u00e2chette, les yeux pliss\u00e9s par le soleil d\u2019un d\u00e9sert imaginaire, j\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 d\u00e9penser au moment o\u00f9 la pi\u00e8ce trou\u00e9e d\u2019une balle toucherait le sol poussi\u00e9reux de l\u2019avenue. Deuxi\u00e8me moulinet et mouvement de t\u00eate. Il n\u2019y avait rien \u00e0 faire, l\u2019homme \u00e9tait all\u00e9 trop loin dans la beaut\u00e9 du geste. On ne fait pas marche arri\u00e8re si facilement lorsqu\u2019on se conduit avec magnanimit\u00e9. \u00ab\u00a0Va, petit. Va, puisque je te le dis.\u00a0\u00bb sembla-t-il m\u2019intimer.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je ressortai heureux.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je me consid\u00e8re comme chanceux. Tr\u00e8s chanceux. On ne pourra jamais dire \u00ab\u00a0trop\u00a0\u00bb chanceux, mais si on le dit un jour, on le dira pour moi.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il y a de ces bonnes surprises en voyage. Des vraies surprises, que l\u2019on ne suspecte pas une seconde. Dont l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 n\u2019est pas calcul\u00e9e, soupes\u00e9e. Il ne s\u2019agit pas d\u2019issues tr\u00e8s rares, mais possibles, \u00e0 une situation particuli\u00e8re. Ce sont des d\u00e9chirures dans la toile de l\u2019envisag\u00e9 qui vous d\u00e9forment la gueule en banane. Des surprises gratuites qui vous mettent en joie pour la journ\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je consid\u00e8re les bonnes surprises comme un facteur de bonheur essentiel. Comme des cadeaux, mais sans la d\u00e9ception \u00e0 l\u2019ouverture et la revente sur Amazon, c\u2019est en s\u2019offrant les uns les autres de bonnes surprises que l\u2019on se rend la vie plus l\u00e9g\u00e8re.<\/p>\n<div id=\"attachment_988\" style=\"width: 1034px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-988\" class=\"size-large wp-image-988\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2872-1024x768.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2872-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2872-300x225.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2872-768x576.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2872-500x375.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2872-1000x750.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><p id=\"caption-attachment-988\" class=\"wp-caption-text\">Vue du bateau. Un d\u00e9troit gris, z\u00e9ro.<\/p><\/div>\n<p align=\"justify\">La travers\u00e9e du d\u00e9troit de Magellan est rapide. Il y a 5 kilom\u00e8tres environ. Dans l\u2019eau, pas le moindre dauphin. Les plages semblent \u00eatre de sables gris, assez \u00e9pais, un cousin du gravier \u00e0 coup s\u00fbr. Il y a de petites falaises noires recouvertes de lande. Rien de majestueux. La terre s\u2019est simplement laiss\u00e9e couler jusqu\u2019\u00e0 l\u2019eau qui, difficile, en a croqu\u00e9 un bout et l\u2019a recrach\u00e9 en petits galets gris.<\/p>\n<p align=\"justify\">De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, je descends apr\u00e8s les camions. A pied cette fois, car \u00e7a grimpe. Un groupe de pi\u00e9tons attend l\u00e0, s\u00fbrement que le bus embarque. Ils me regardent avec le m\u00eame air amus\u00e9 et impressionn\u00e9 que des touristes qui d\u00e9barquent, mais eux n\u2019ont rien \u00e0 faire. J\u2019ai la pression maintenant, ils m\u2019attendent au tournant. Il faut que j\u2019ai l\u2019air professionnel. Lorsque je monterai sur mon v\u00e9lo, il ne faut pas que mon pied glisse sur la p\u00e9dale, que je me vautre \u00e0 l\u2019arr\u00eat comme un tocard. Quand il y a autant de public, faut assurer.<\/p>\n<p align=\"justify\">En m\u00eame temps, leur curiosit\u00e9 m\u2019\u00e9tonne. Je pensais qu\u2019il y avait pas mal de cyclistes qui passaient par l\u00e0. Pas suffisamment il faut croire pour se faire voir du nombre de touristes, plus grand encore.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans le groupe, une petite vieille sort son t\u00e9l\u00e9phone et commence \u00e0 me filmer. Je me sens comme le vainqueur du Tour de France \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e du grand d\u00e9barcad\u00e8re que sont les Champs-\u00c9lys\u00e9es.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je le leur dis.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ils sourient.<\/p>\n<p align=\"justify\">En repartant, le vent me coupe les pattes. Je redescends de mes grands chevaux aussi sec. C\u2019est mon paquetage qui a du les impressionner. Foutre un 38 tonnes sur deux pneus, il y a de quoi.<\/p>\n<p align=\"justify\">La route est un peu mouill\u00e9e, \u00e7a bruine. Rien de d\u00e9sagr\u00e9able mais je me couvre. Il est presque 16 heures et j\u2019ai un peu plus de 40 kilom\u00e8tres \u00e0 faire avant d\u2019arriver. Les all\u00e9es et venues des deux bacs d\u00e9versent sur la route une file de camions et de voitures \u00e0 intervalles r\u00e9guliers. Plusieurs fois, je m\u2019arr\u00eate et attends que le troupeau passe. Les argentins conduisent vite. Pour un peu que l\u2019on soit dans une c\u00f4te, qu\u2019un coup de vent m\u2019\u00e9carte soudainement de ma trajectoire, qu\u2019une voiture arrive en face, qu\u2019un nuage se pousse et qu\u2019un rayon de soleil \u00e9blouisse le conducteur, et pouf. Une conjonction, une coordination, et l\u2019Orni si t\u00f4t trinque avec les roues du car.<\/p>\n<p align=\"justify\">Apr\u00e8s quelques kilom\u00e8tres, mes genoux me font mal. Les deux. Je pense s\u00e9rieusement avoir trop compens\u00e9 mon mal aux fesses par un changement de pression dans les jambes. Une articulation sur le c\u00f4t\u00e9, un nerf, un tendon, je ne sais quoi en r\u00e9alit\u00e9. D\u00e8s que je le plie ou l\u2019\u00e9tends, d\u00e8s que le genou passe un angle particulier, d\u00e8s qu\u2019il tente d\u2019exercer une certaine force sur la p\u00e9dale, la douleur se d\u00e9clenche. Paradoxalement, la seule chose qui me soulage et de m\u2019appuyer davantage sur la selle, de compenser mes jambes en accentuant mon mal aux cul. Je suis pris entre Charybde et Scylla.<\/p>\n<p align=\"justify\">Heureusement, tr\u00e8s vite la route tourne et un vent l\u00e9ger me pousse. C\u2019est une journ\u00e9e calme. Chaque descente est une r\u00e9jouissance. Chaque pente, un long p\u00e8lerinage. Ce ne sont que de longs faux-plats, mais mes genoux en accentuent drastiquement la pente.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je progresse lentement mais s\u00fbrement, comptant les kilom\u00e8tres, d\u00e9duisant ma vitesse du temps pass\u00e9 et \u00e9mettant des pronostics pour le reste du trajet. Je divise et compte, me d\u00e9partant difficilement de mon esprit de comp\u00e9tition et des t\u00e9l\u00e9grammes de performance qu\u2019il m\u2019envoie. 2 kilom\u00e8tres pass\u00e9s, c\u2019est \u00e0 un moment 10\u00a0% de fait. Lorsqu\u2019il ne m\u2019en reste que 10, 500 m\u00e8tres deviennent 5\u00a0%, et de pourcentages en pourcentages, rien ne s\u2019ajoute, mais mon esprit se divertit, et je parviens \u00e0 parvenir en \u00e9tant, spirituellement, d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 telle heure et \u00e0 telle moyenne.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les premi\u00e8res images de la Terre de feu n\u2019ont rien d\u2019exceptionnelles. De la lande, encore, et des pr\u00e9s plats.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai essay\u00e9 de communiquer avec un groupe d\u2019Alpacas, crois\u00e9 sur la route. Enfin, eux \u00e9taient bien sagement prisonniers de leur enclos, tandis que les guanacos, ces satyres de demi-race, courent toujours et jumpent les barri\u00e8res \u00e0 la su\u00e9doise. Mes cours de langue sont loin \u00e0 pr\u00e9sent, mais je me souvenais de quelques interjections de la rue pas piqu\u00e9es des hannetons. Leur r\u00e9action a \u00e9t\u00e9 placide, comme l\u2019on peut s\u2019y attendre avec ce type d\u2019animal. Ils vendraient leur m\u00e8re sans ciller des naseaux. Peut-\u00eatre qu\u2019ils \u00e9taient un peu trop loin \u00e9galement, ou que le vent n\u2019a pas bien port\u00e9 ce que je leur disais. Peut-\u00eatre que l\u2019alpaca du Chili ne parle pas comme ses confr\u00e8res de Nouvelle-Z\u00e9lande non plus. Je ne me suis pas attard\u00e9 sur ma d\u00e9ception. Je venais d\u00e9j\u00e0 de m\u2019arr\u00eater pour tailler une bavette avec deux autostoppeurs, un fran\u00e7ais et un italien crois\u00e9s sur le bac, je n\u2019allais pas faire que \u00e7a.<\/p>\n<p align=\"justify\">Toute la beaut\u00e9 et la trag\u00e9die du v\u00e9lo tiennent dans une seule phrase\u00a0: \u00ab\u00a0Il faut p\u00e9daler pour avancer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">La mer est toute proche des estancias, et des puits d\u2019extraction de gaz sur cette terre qui fermente. Le sol para\u00eet tourbeux, et j\u2019arrive au soir \u00e0 Cerro Sombrero, une petite ville ruche d\u2019o\u00f9 partent la majorit\u00e9 des pick-up rouges de l\u2019ENAP, qui butinent un puits puis l\u2019autre et me doublent et me croisent. Les dix derniers kilom\u00e8tres furent interminables. J\u2019arrive les genoux supplici\u00e9s, et monte la c\u00f4te qui m\u00e8ne au village \u00e0 pied, l\u2019honneur \u00e9charp\u00e9 en bandouli\u00e8re comme une chambre \u00e0 air crev\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mais arriver est un bonheur renouvel\u00e9 chaque jour. A Cerro Sombrero (\u00ab\u00a0Mont Chapeau) j\u2019ai eu le plaisir de trouver aupr\u00e8s de l\u2019office de tourisme une douche publique bien chaude et un coin d\u2019herbe o\u00f9 planter ma tente. Un couple de germains en voiture\/tente Wicked (Ces camping-cars ou voitures sur le toit desquelles on peut d\u00e9plier une tente sont lou\u00e9s tr\u00e8s chers sous pr\u00e9texte qu\u2019ils sont cools) \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0.<\/p>\n<p align=\"justify\">Leur pr\u00e9sence \u00e9tait rassurante, je n\u2019aime encore pas bien camper dans les villes. Comme dans la lande, il n\u2019y a pas de voleurs, mais il suffit d\u2019un opportuniste pour que le v\u00e9lo disparaisse et que je me retrouve comme deux ronds de flan (un rond de flan averti en vaut deux, un pour chaque flanc).<\/p>\n<div id=\"attachment_990\" style=\"width: 1034px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-990\" class=\"size-large wp-image-990\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2883-1024x768.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2883-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2883-300x225.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2883-768x576.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2883-500x375.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/IMG_2883-1000x750.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><p id=\"caption-attachment-990\" class=\"wp-caption-text\">Les toilettes publiques de Cerro Sombrero<\/p><\/div>\n<p align=\"justify\">Hormis les bonjours de rigueur, et leur demander la permission de me mettre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux, je ne suis pas all\u00e9 leur parler, et eux non plus. Ce n\u2019est pas qu\u2019ils ne m\u2019int\u00e9ressaient pas (bien qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9 je ne suis pas s\u00fbr qu\u2019ils m\u2019auraient int\u00e9ress\u00e9s), mais j\u2019avais encore soif de solitude. J\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 plein de rencontres. Non pas plein \u00e0 craquer. Je crois qu\u2019on ne peut pas l\u2019\u00eatre vraiment. Mais dans l\u2019objet de vouloir sauvegarder le r\u00e9cit de ces rencontres par \u00e9crit, plein d\u2019une envie sup\u00e9rieure d\u2019\u00e9crire et de m\u2019isoler que de sociabiliser de nouveau. Je me demande pour combien de temps \u00e7a durera.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je ne suis pas rigoriste, je crois que l\u2019\u00e9quilibre entre faire des rencontres et pr\u00e9server leur m\u00e9moire reviendra de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p align=\"justify\">Alors que je m\u2019installais, suivant ce qui constituait apr\u00e8s d\u00e9j\u00e0 deux jours une routine nocturne. Je me pr\u00e9parai un petit mat\u00e9, le sirotai en mangeant des petites galettes et pensai \u00e0 ce que la vie dans sa grande magnanimit\u00e9 avait choisi de m\u2019apprendre aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p align=\"justify\">Apr\u00e8s le coucher du soleil, la pluie commen\u00e7a \u00e0 tomber. Il faisait jusque l\u00e0 un temps magnifique. Sans le moindre vent. Ce qui est rare dans cette r\u00e9gion. Na\u00efvement, j\u2019avais install\u00e9 ma tente \u00e0 d\u00e9couvert.<\/p>\n<p align=\"justify\">Au moment de me pr\u00e9parer \u00e0 manger, la casserole d\u2019eau sur le r\u00e9chaud, les pieds dans les chaussettes, l\u2019estomac dans les talons, bien au chaud mais un peu vide sous les chaussettes, le vent se leva. En un instant, ma tente se mit \u00e0 subir des rafales de pluie qui faisaient g\u00eeter ma lampe accroch\u00e9e au plafond comme dans un mauvais film d\u2019horreur, et tr\u00e8s vite, la toile de la tente en rejoignit quasiment le centre. Le terrain en m\u00e9lange terre-pierre ne m\u2019avait pas permis d\u2019enfoncer les sardines bien profond\u00e9ment. Il \u00e9tait 23 heures, il fallait que je prenne une d\u00e9cision, et vite.<\/p>\n<p align=\"justify\">Sortir \u00e9tait d\u00e9sagr\u00e9able, mais si je ne faisais rien, le vent pouvait tout aussi bien briser ma tente en deux, emporter la cape de pluie, et foutre un beau bordel \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, avec moi dedans.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il n\u2019y avait bien plus que la magnanimit\u00e9 du s\u00e9nateur qui sauvait cette journ\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"justify\">Alors je me suis d\u00e9cid\u00e9. Je suis sorti pied nu sur l\u2019herbe, un moment o\u00f9 la pluie h\u00e9sitait \u00e0 tomber. Je ne m\u2019\u00e9tais pas chang\u00e9 et portais toujours ma tenue de v\u00e9lo, un short et un t-shirt. J\u2019ai rapidement sorti les choses les plus lourdes de la tente et commenc\u00e9 \u00e0 enlever les sardines. La cape claquait au vent. La s\u00e9curisant d\u2019un bras et empoignant le reste de la tente de l\u2019autre, je pensais la tra\u00eener tant bien que mal jusqu\u2019au deck de bois, en partie abrit\u00e9 du vent et de la pluie, derri\u00e8re le b\u00e2timent des douches. La tente formait comme un sac \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel restaient les choses \u00ab\u00a0l\u00e9g\u00e8res\u00a0\u00bb que je n\u2019avais pas pris le temps de sortir. A la premi\u00e8re lev\u00e9e, une rafale brisa un des arceau en fibre de verre. Une r\u00e9ussite.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019arceau tenait toujours, il n\u2019\u00e9tait pas compl\u00e8tement sectionn\u00e9, mais formait un rebond malvenu qui rendant l\u2019installation de la cape difficile. Je positionnai au mieux la tente sur le deck en fonction du vent et bataillai pendant une demi-heure \u00e0 courir dans l\u2019herbe pour attraper mes affaires et les mettre \u00e0 l\u2019abri. Je r\u00e9cup\u00e9rai dans les environs les plus grosses pierres possibles mais n\u2019en trouvai que des moyennes, des m\u00e9diocres, des qui ne volent pas au vent mais ont toutes les peines du monde \u00e0 plaquer quoique ce soit d\u2019autre au sol. Les cordes de s\u00fbret\u00e9 ne les agrippait pas. Le mur formait un point mort o\u00f9 la tente n\u2019\u00e9tait pas tenue. L\u2019ensemble \u00e9tait pr\u00e9caire, j\u2019\u00e9tais ext\u00e9nu\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Quand enfin je re-rentrai dans ma tente, frigorifi\u00e9 et tremp\u00e9, plus d\u00e9cid\u00e9 que jamais \u00e0 manger quelque chose de chaud, mon briquet s\u2019\u00e9tait soudainement transform\u00e9 en absorbeur d\u2019humidit\u00e9. J\u2019entendis la porti\u00e8re des allemands claquer et ressorti rapidement, leur montrant mon air le plus mis\u00e9rable que j\u2019avais en stock.<\/p>\n<p align=\"justify\">Par chance, ils repartaient demain prendre l\u2019avion et m\u2019ont ainsi donn\u00e9 un paquet d\u2019allumettes et un briquet. Le lendemain, s\u00e9ch\u00e9, le mien remarchait.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019avais fait 54 kilom\u00e8tres, et j\u2019\u00e9tais sur les rotules. Mes pens\u00e9es de la veille me revenaient en m\u00e9moire.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0\u00e7a allait \u00eatre plus facile que pr\u00e9vu en fait Beaucoup plus facile que pr\u00e9vu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">Ushuaia \u00e9tait encore \u00e0 500 kilom\u00e8tres et quelques, mais je remettais cette question au lendemain.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jour 2 &#8211; Quelque part entre Punta Delgada et le Bac vers la Terre de Feu\/Cerro Sombrero Le matin du deuxi\u00e8me jour, je ne me suis pas lev\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t. J\u2019avais \u00e9crit tard dans la nuit, tent\u00e9 de complaire \u00e0 mon nouvel \u00e9lan disciplinaire, de lui apporter la satisfaction d\u2019\u00eatre tenu, pour un seul jour [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":989,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,21],"tags":[33,29,32],"class_list":["post-986","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecrits","category-le-vent-voyageur","tag-chili","tag-ecrits","tag-velo"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/986","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=986"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/986\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1193,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/986\/revisions\/1193"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/989"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=986"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=986"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=986"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}