{"id":879,"date":"2017-11-22T19:20:41","date_gmt":"2017-11-22T18:20:41","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=879"},"modified":"2018-09-11T14:00:39","modified_gmt":"2018-09-11T12:00:39","slug":"emiliano-de-lassurance-voix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2017\/11\/22\/emiliano-de-lassurance-voix\/","title":{"rendered":"Emiliano\u00a0: De l\u2019assurance dans la voix"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">Emiliano est une grande gueule \u00e0 l\u2019italienne. Ses cheveux boucl\u00e9s coup\u00e9s courts portent l\u2019empreinte d\u2019un casque de Vespa invisible, et sa voix, tel un klaxon, semble tirer son bonheur du nombre de personnes qu\u2019elle r\u00e9veille. La trentaine bien tass\u00e9e, il porte en bandouli\u00e8re son ventre mou de jeune premier un peu trop barbu et s\u2019enfile quelques snacks entre chaque pinte de Fernet.<!--more--><\/p>\n<p align=\"justify\">On passe nos soir\u00e9es \u00e0 parler et \u00e0 boire du Fernet jusqu\u2019\u00e0 3 heures du matin. Avant, ce n\u2019est pas une heure pour se coucher. Apr\u00e8s, les voix se perdent dans le hachis des paupi\u00e8res et l\u2019intermittence des pens\u00e9es.<\/p>\n<p align=\"justify\">Son appartement de Belgrano n\u2019est pas grand. Pas de quoi forcer l\u2019autre \u00e0 s\u2019asseoir d\u00e8s que l\u2019un se met debout, mais tout juste. On en prend notre parti et l\u2019on se distribue les r\u00f4les.<\/p>\n<p align=\"justify\">Moi, je suis \u00e9tal\u00e9 sur mon lit simple, \u00e0 la romaine, tandis qu\u2019Emiliano, lui, bouge dans tous les sens. On s\u2019explique par monologues brumeux, dans l\u2019ivresse joyeuse des bitures tranquilles. L\u2019alcool, c\u2019est pour avoir quelque chose dans les mains, \u00e9viter de les lancer au ciel, toutes les deux secondes, \u00e0 l\u2019italienne. Car quand il pose son verre, elles partent comme des fus\u00e9es, des oiseaux qui s\u2019envolent, et ses gros bras ballants qui ne demandent qu\u2019\u00e0 se tendre, prennent des airs de ficelles. Ce qu\u2019elles racontent, c\u2019est du s\u00e9rieux, et quand on parle, l\u2019autre \u00e9coute.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai de la chance. Tous les acteurs suivent l\u2019\u00e9cole de la parole, mais les bancs de l\u2019\u00e9coute, les yeux bien ouverts, sans penser uniquement \u00e0 ce qu\u2019on va dire ensuite et tenter d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre de reprendre la parole au bond, on les buissonne ardemment.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai rencontr\u00e9 beaucoup d\u2019acteurs qui jouent, veulent exister \u00e0 tout prix, montrer qu\u2019ils sont, plus m\u00eame que ce qu\u2019ils savent faire. La sc\u00e8ne est un pr\u00e9texte qui s\u2019oublie. Quand d\u2019autres se cachent, ils s\u2019avancent et somment le monde de regarder ce qu\u2019ils lui montrent.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019\u00e9coute ressemble alors \u00e0 un temps mort. Un temps pass\u00e9 \u00e0 ne pas essayer, \u00e0 ne pas \u00eatre vu, \u00e0 ne pas montrer. Au pire, un temps perdu, un temps g\u00e2ch\u00e9. Au mieux, un temps de repos o\u00f9 l\u2019autre prend le relais et nous laisse un peu de temps pour penser \u00e0 soi avant de repartir en piste.<\/p>\n<p align=\"justify\">Or l\u2019\u00e9cole de l\u2019\u00e9coute, c\u2019est bien plus que \u00e7a. C\u2019est l\u2019attention compl\u00e8te et fascin\u00e9e \u00e0 ce que l\u2019autre traverse et pr\u00e9sente \u00e0 nos mirettes. C\u2019est l\u2019oubli de soi-m\u00eame dans la r\u00e9ception de l\u2019autre. C\u2019est le don n\u00e9cessaire au partage.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019\u00e9coute est un hublot, auquel je colle mon nez.<\/p>\n<p align=\"justify\">A ce titre, Emiliano est un acteur, mais un acteur qui sait \u00e9couter\u00a0. Moi, je suis un \u00e9couteur, et parfois, je sais jouer. Alors on se raconte, et on s\u2019\u00e9coute, aussi religieusement que si l\u2019on assistait \u00e0 un spectacle en train de se faire. Il y a suffisamment de bienveillance pour permettre d\u2019intimes improvisations, et dans l\u2019introspection, les id\u00e9es s\u2019\u00e9berluent de paroles. On r\u00e9veille des pens\u00e9es automnales, qui dormaient sous un tas de feuilles. On en avait oubli\u00e9 la taille et la couleur. Elles ont hibern\u00e9, submerg\u00e9es par le flot incessant de nouveaux souvenirs, bien au chaud, \u00e0 l\u2019abri de notre conscience. Mais \u00e0 Buenos Aires, en ce printemps, le grand m\u00e9nage prend des allures de r\u00e9veil festif.<\/p>\n<p align=\"justify\">Quand il parle, il fait les 400 pas dans un rayon de 2 m\u00e8tres autour des trois si\u00e8ges de th\u00e9\u00e2tre rouges qu\u2019il a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 un jour, individuels mais soud\u00e9s en banquette. M\u00e9taphore du public. Et quand il est assis, il m\u2019\u00e9coute. On s\u2019alterne, passant la torche, comme deux gamins sur un tape-cul. Deux turlutins press\u00e9s de savoir et patients de se raconter.<\/p>\n<p align=\"justify\">Quand il parle, c\u2019est le souvenir au bout du bras, la main en coupe autour d\u2019une boule de cristal imaginaire, le drap grandiloquent des empereurs tragiques cliquetant dans la diction, comme un fichu sur du gris-noir, et des breloques caravani\u00e8res.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il donne \u00e0 voir, alors je regarde.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il marche, s\u2019arr\u00eate, pose, se remet \u00e0 marcher, et puis prend une feuille qu\u2019il vient lire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. \u00abSoy un espejismo\u00a0\u00bb (je suis un mirage), d\u2019Alejandro Urdapilleta. Un auteur Uruguayen qui dynamite ses textes de bonnes id\u00e9es.<\/p>\n<p align=\"justify\">Emiliano lit en jouant, jouant assis, lisant. Sa voix est grave et pos\u00e9e. Il conna\u00eet le texte, ses inflexions, et le lit \u00e0 la perfection sans h\u00e9siter un instant. Je comprends tout, ou presque. Le reste, sa voix me le traduit.<\/p>\n<div id=\"attachment_880\" style=\"width: 1034px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-880\" class=\"size-large wp-image-880\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1735-1024x768.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1735-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1735-300x225.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1735-768x576.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1735-500x375.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1735-1000x750.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><p id=\"caption-attachment-880\" class=\"wp-caption-text\">Emiliano avant le match<\/p><\/div>\n<p align=\"justify\">Et pourtant, ce soir, son \u00e9quipe a perdu. River Plate, prononcer \u00ab\u00a0Riz-beurre\u00a0plate\u00bb est la deuxi\u00e8me \u00e9quipe la plus soutenue du pays. Pas de quoi s\u2019en mettre l\u2019eau \u00e0 la bouche (l\u2019\u00e9quipe de \u00ab\u00a0La Boca\u00a0\u00bb \u00e9tant par le hasard des mots leur ennemi jur\u00e9) mais ici, River, \u00e7a veut dire quelque chose. Depuis des d\u00e9cennies on accroche les maillots au murs des maisons et l\u2019on d\u00e9core les bars de peinture blanche ray\u00e9e d\u2019une bande rouge.<\/p>\n<p align=\"justify\">Contre La Boca, qui ne font qu\u2019une bouch\u00e9e de leurs adversaires, c\u2019est le Classico. A la fin, la moiti\u00e9 des argentins se couche le sourire aux l\u00e8vres, car l\u2019un des deux gagne. Quand ils perdent contre une autre \u00e9quipe, le sourire est l\u00e0 aussi, mais moins franc, plus mesquin. On profite du d\u00e9sespoir des autres pour chambrer.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ce soir, River ne jouait pas contre la Boca, mais les rires seront francs.<\/p>\n<p align=\"justify\">Malgr\u00e9 une possession de balle absolument d\u00e9sastreuse, on peut dire qu\u2019ils ont bien commenc\u00e9 le match. En deux coups de corners \u00e0 pot, ils menaient 2-0 gr\u00e2ce \u00e0 un penalty et un coup de t\u00eate, qui peuvent raisonnablement \u00eatre compt\u00e9s comme deux coups de bol.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans le quartier de Belgrano, tout le monde est pour River. Un maillot blanc et rouge, \u00e7a donne forc\u00e9ment envie de boire un coup, alors \u00e0 chaque but, on entendait une clameur s\u2019\u00e9lever dans la nuit.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et puis Lanus, l\u2019\u00e9quipe adverse (je n\u2019invente rien), s\u2019est foutu un bon coup de pied au cul. Ils jouaient \u00e0 domicile et devaient marquer 4 buts dans la seconde mi-temps pour se qualifier en finale.<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019\u00e9tait qua-si-im-pos-si-ble.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et j\u2019aurais aim\u00e9 briser la tradition narrative qui implique que tout ce qui est d\u00e9clar\u00e9 impossible ou \u00ab\u00a0qua-si-im-pos-si-ble\u00a0\u00bb, (puisqu\u2019il est de commune pratique d\u2019\u00e9peler les syllabes comme autant de pilotis pour notre certitude) mais je me suis li\u00e9 pieds et mains en vendant la m\u00e8che d\u00e8s le d\u00e9but du paragraphe.<\/p>\n<p align=\"justify\">Sautons ainsi fi\u00e8rement \u00e0 pieds joints dans ce proverbe populaire attribu\u00e9 tour \u00e0 tour au Facteur Cheval, Russell Crowe dans 300, Oncle Luc ou Mark Twain\u00a0: \u00ab\u00a0Ils ne savaient pas que c\u2019\u00e9tait impossible, alors ils l\u2019ont fait\u00a0\u00bb. Et c\u2019est exactement ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Un \u00e0 un, coup franc apr\u00e8s penalty, t\u00eate puis pied, puis pied puis pied, ont bris\u00e9 sur l\u2019autel de la justice les trois pattes du canard de la malchance. Lanus a fini par concr\u00e9tiser ce qui ne restaient que des occasions manqu\u00e9es, et r\u00e9duit au silence la clameur d\u2019une capitale.<\/p>\n<p align=\"justify\">Score final 4-2. Belle branl\u00e9e.<\/p>\n<div id=\"attachment_882\" style=\"width: 1034px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-882\" class=\"size-large wp-image-882\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1737-1024x768.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1737-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1737-300x225.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1737-768x576.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1737-500x375.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_1737-1000x750.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><p id=\"caption-attachment-882\" class=\"wp-caption-text\">Emiliano apr\u00e8s le match<\/p><\/div>\n<p align=\"justify\">Emiliano aime le foot comme tous les argentins. Sauf ceux qui n\u2019aiment pas le foot. Gamins, ils jouent au foot. Le week-end, ils vont voir des matchs de foot. A la t\u00e9l\u00e9, ils regardent les matchs de foot, et la radio est pleine de foot. On le commente, on le diss\u00e8que, on s\u2019excite, on s\u2019engueule, on discute les d\u00e9cisions du \u00ab\u00a0puto d\u2019hijo de puta de la concha de su madre\u00a0\u00bb d\u2019arbitre, on compte et on recompte les points et on s\u2019engueule pour mettre un terme \u00e0 la conversation, car toutes les bonnes choses ont une fin.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le foot pour toute la vie. Pr\u00e9texte aux premi\u00e8res additions des enfants, et aux derni\u00e8res divisions des adultes.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ces derniers sont nombreux \u00e0 faire monter sur une cha\u00eene en argent un pendentif aux couleurs de leur \u00e9quipe pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e. Ils sont plus nombreux encore \u00e0 prier Messi et tenter de ne pas imaginer trop fort les rumeurs qui \u00e9voquent son possible assassinat lors du Mondial en Russie.<\/p>\n<p align=\"justify\">Messi, assassin\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p align=\"justify\">Non. Impossible.<\/p>\n<p align=\"justify\">Impossible\u00a0? Im-pos-si-ble. Croire qu\u2019une chose pareille pourrait arriver\u2026 Messi. Messi mort. Messi assassin\u00e9. On est \u00e0 deux doigts de le voir crucifi\u00e9. Messi. On ne se rend manifestement pas compte. Messi. c\u2019est toute l\u2019\u00e9quipe Argentine qui ne vaudrait plus rien, et avec elle, le reste du pays. Deuil national jusqu\u2019\u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, d\u00e9claration de guerre \u00e0 la Russie, boycott de la vodka et repli sur les valeurs s\u00fbres\u00a0: le Fernet.<\/p>\n<p align=\"justify\">Rien que d\u2019y penser, les yeux d\u2019acteur d\u2019Emiliano se chargent de larmes sanguines. Je n\u2019ose pas imaginer la torsion de sa petite \u00e9ponge de c\u0153ur.<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019est qu\u2019il aime son \u00e9quipe. Il aime les voir jouer, et il aime jouer lui aussi. Avant, avec des amis, ils allaient jouer toutes les semaines, une heure ou deux. Ils se d\u00e9foulaient, les uns contre les autres, deux \u00e9quipes, tous copains.<\/p>\n<p align=\"justify\">Avec le temps, des r\u00e9flexes de jeu s\u2019\u00e9taient constitu\u00e9s. Quand Emiliano centrait, il savait qu\u2019il y avait Pedro sur sa droite et que deux secondes plus tard, il serait en l\u2019air, la t\u00eate pr\u00eate \u00e0 biseauter la trajectoire du ballon et l\u2019envoyer nettoyer la petite t\u00e2che marron, l\u00e0-bas, dans la lucarne.<\/p>\n<p align=\"justify\">Comme Olive et Tom, en beaucoup plus rapide.<\/p>\n<p align=\"justify\">Pour autant, marquer des buts \u00e9tait accessoire. Gagner ou perdre, le football m\u00eame, \u00e9taient encore des pr\u00e9textes pour se retrouver et faire corps.<\/p>\n<p align=\"justify\">S\u2019unir afin d\u2019atteindre un objectif, se sentir dispara\u00eetre au sein du groupe, avoir un r\u00f4le, une place, s\u2019appartenir d\u2019autant plus que l\u2019on s\u2019efface au profit du collectif. Mettre de c\u00f4t\u00e9 l\u2019\u00e9crasante conscience de soi et s\u2019abandonner aux autres qui s\u2019abandonnent \u00e0 vous.<\/p>\n<p align=\"justify\">Comme si tout le monde fermait les yeux, se laissait basculer en arri\u00e8re et retombait dans les bras de l\u2019autre.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ce sentiment d\u2019appartenance qui nous fait vibrer le c\u0153ur et nous donne l\u2019impression d\u2019avoir trouv\u00e9 notre place, on le retrouve dans le th\u00e9\u00e2tre. Emiliano a arr\u00eat\u00e9 de jouer au foot depuis qu\u2019il a repris des \u00e9tudes d\u2019assurance, pour prendre la suite de son p\u00e8re. Cependant, il ne le fait pas pour son p\u00e8re, mais pour lui. C\u2019est un touche \u00e0 tout, comme tous les acteurs en d\u00e9brouille, il aime apprendre et surtout, il aime comprendre. \u00c0 force d\u2019\u00e9couter son p\u00e8re, il s\u2019est d\u00e9couvert une petite passion pour l\u2019assurance. D\u00e9sormais, des amis lui envoient des photos de voiture d\u2019une connaissance de connaissance, pour savoir combien \u00e7a leur en co\u00fbterait d\u2019assurer la caisse et il fait des \u00e9tudes de cas tous les soirs \u00e0 la maison avec sa copine Lana, elle aussi fille d\u2019assureur ayant repris ses \u00e9tudes pour prendre la suite du paternel. Bien s\u00fbr, il aurait toujours le th\u00e9\u00e2tre au c\u0153ur, mais l\u2019assurance, \u00e7a lui permettrait d\u2019avoir un revenu fixe, une certaine s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique, sortir de la simple d\u00e9brouille o\u00f9 l\u2019on est oblig\u00e9 d\u2019accepter n\u2019importe quel petit boulot. Voir venir. Ce qui n\u2019est pas du luxe en Argentine o\u00f9 l\u2019inflation fait bondir les prix de 20 \u00e0 40\u00a0% chaque ann\u00e9e. Les salaires suivent, \u00e0 contre-coeur, et parfois pas.<\/p>\n<p align=\"justify\">Au jour le jour, il gagne sa cro\u00fbte avec des petits boulots de diseur, de voix off, de locuteur. Le premier soir, il me sort quelques feuilles d\u2019un tas qui s\u2019empile et me fait une d\u00e9monstration aussi impressionnante qu\u2019hilarante.<\/p>\n<p align=\"justify\">Un matin, il donne sa voix pour le journal d\u2019information et la m\u00e9t\u00e9o nationale. On lui transmet son texte, et lui, imite de sa voix grave le ton des journalistes, se penche sur les mots importants et fait claquer une diction parfaite. Cette diction, il la module dans une seconde feuille lorsqu\u2019il nous parle des s\u00e9jours propos\u00e9s par \u00ab\u00a0Pullman Tour\u00a0\u00bb. Il sait exactement ce qu\u2019il faut rajouter ou retirer pour obtenir l\u2019effet souhait\u00e9. Ici, il enl\u00e8ve de la vitesse, du tranchant, l\u00e0 il rajoute du velours et des amortis suaves sur la fin des mots.<\/p>\n<p align=\"justify\">Un peu plus loin, une autre feuille, et sa voix roule, d\u00e9clenche des avalanches. Pour une publicit\u00e9 avec des conditions g\u00e9n\u00e9rales d\u2019utilisation il d\u00e9bite son texte \u00e0 plus de mille (mots) \u00e0 la minute. Pour faire une pub radio des matchs \u00e0 venir, il prend la voix des commentateurs de foot et s\u2019envole sur le nom des joueurs, hal\u00e8te, transmet l\u2019excitation d\u2019un moteur qui s\u2019emballe. Pas besoin d\u2019insister bien fort pour ramener tout le monde au stade. Enfin presque tout le monde. Du fait des violences r\u00e9currentes, les supporters visiteurs ne sont plus accept\u00e9s dans les tribunes. Le succ\u00e8s reste cependant au rendez-vous, et l\u2019on joue toujours \u00e0 (moiti\u00e9) guichet ferm\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019est simple, Emiliano me rappelle mon copain S\u00e9bastien, avec \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, la m\u00eame \u00e9toile aupr\u00e8s du c\u0153ur. Lui aussi s\u2019anime, se charge, sait devenir autre. Il porte la m\u00eame g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, la m\u00eame puissance. Ce sont des paquebots humains qui transportent les autres.<\/p>\n<p align=\"justify\">Alors je lui parle de mon copain Pierrot, \u00e0 m\u2019en gonfler le c\u0153ur. Je lui parle de notre groupe, de ma meute. Il \u00e9coute en faisant oui du regard, les yeux dans mes yeux qui pleurent de joie.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il me raconte aussi ses concours d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole de th\u00e9\u00e2tre, et puis, 4 ans plus tard, \u00e0 l\u2019\u00e9cole de locuteur.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le premier, il ne s\u2019y \u00e9tait pas beaucoup pr\u00e9par\u00e9. Il \u00e9tait jeune encore. Il s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 \u00e0 une semaine du concours \u00e0 ne pas savoir quoi faire. Alors il avait b\u00fbch\u00e9. Comme jamais il avait travaill\u00e9 auparavant. Il avait pass\u00e9 toutes ses journ\u00e9es \u00e0 la biblioth\u00e8que \u00e0 chercher des textes qui pourraient convenir et avait demand\u00e9 \u00e0 tous ses copains de chercher avec lui. Et tous, pendant une semaine, cherch\u00e8rent des textes pour leur pote Emiliano, avec la m\u00eame effervescence que s\u2019il s\u2019\u00e9tait fallu \u00e9plucher le Droit pour lui \u00e9viter la peine de mort. Les r\u00e8gles \u00e9taient claires\u00a0: Il pouvait prendre n\u2019importe quoi. Tous les jours, il en apprenait un, deux ou trois diff\u00e9rents.\u00a0Mais le stress amplifiant, ils ne lui paraissaient plus aussi bons, sa m\u00e9moire les oubliait malgr\u00e9 elle, alors il changeait son fusil d\u2019\u00e9paule, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019en reste que des miettes pacifiques et que son \u00e9paule ne soit plus qu\u2019une boule de stress \u00e0 vif. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il tombe sur \u00ab\u00a0Soy un Espejismo\u00a0\u00bb. Et il leur avait lu comme il me l\u2019avait lu, comme si l\u2019auteur lui m\u00eame s\u2019\u00e9tait point\u00e9 et avait fait mine d\u2019interpr\u00e9ter \u00e0 la perfection le texte d\u2019un autre.<\/p>\n<p align=\"justify\">La deuxi\u00e8me \u00e9preuve de ce concours \u00e9tait un jeu libre mais muet. La consigne \u00e9tait simple mais pi\u00e9geuse\u00a0:<\/p>\n<p align=\"center\">\u00ab\u00a0Quelqu\u2019un, quelque part, attendant quelque chose ou quelqu\u2019un.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">Si l\u2019on ne r\u00e9sume pas tout le th\u00e9\u00e2tre avec \u00e7a.<\/p>\n<p align=\"justify\">Y r\u00e9fl\u00e9chir trente secondes suffit pour se rendre compte de l\u2019\u00e9tendue des possibilit\u00e9s soulev\u00e9es par un tel th\u00e8me. Toutes les pi\u00e8ces, toutes les sc\u00e8nes y passent. Une seule contrainte v\u00e9ritable, l\u2019essence du th\u00e9\u00e2tre\u00a0: choisir.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ce que tu montreras sera une proposition, un choix, ton choix. Les gestes que tu feras et ceux que tu ne feras pas, quand voix il y a, les intonations que tu mettras et celle que tu ne mettras pas, les silences, la mise en sc\u00e8ne, les lumi\u00e8res, le d\u00e9cor, la musique, pourquoi, comment, \u00e0 chaque instant. Car \u00e7a vit, le th\u00e9\u00e2tre est vivant, et chaque instant est une toile, un faisceau dense de choix que l\u2019acteur doit assumer sans sourciller, droit dans ses bottes, au risque de n\u2019\u00eatre qu\u2019une pacotille ridicule \u00e0 laquelle on voudrait bien croire, mais qui ne nous en donne pas vraiment la chance.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans le salon de son appartement, je l\u2019ai vu s\u2019avancer avec dans le regard le jury de ce jour-l\u00e0. Il est all\u00e9 s\u2019asseoir en silence, apr\u00e8s m\u2019avoir dit qu\u2019il avait dispos\u00e9, ce jour-l\u00e0, trois chaises face public, et avait commenc\u00e9 \u00e0 attendre. Imperceptiblement d\u2019abord, puis de plus en plus visiblement, il avait jou\u00e9 l\u2019attente et l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 de quelqu\u2019un qui attend une r\u00e9ponse. Un courrier d\u2019un jury peut-\u00eatre. Ou bien un docteur au sortir d\u2019une salle d\u2019op\u00e9ration. Progressivement, il s\u2019\u00e9tait charg\u00e9 devant mes yeux, comme il s\u2019\u00e9tait charg\u00e9 ce jour-l\u00e0, ouvrant les vannes du c\u0153ur pour y voir d\u00e9border le corps.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il n\u2019y avait pas de \u00ab\u00a0qua-si-im-pos-si-ble\u00a0\u00bb cette fois-ci, mais je n\u2019ai pas pu m\u2019emp\u00eacher de vendre la m\u00e8che.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il y est entr\u00e9 dans ce conservatoire.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et jury, ce soir-l\u00e0, je n\u2019aurais pas fait d\u2019autre choix.<\/p>\n<div id=\"attachment_884\" style=\"width: 778px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-884\" class=\"size-large wp-image-884\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_2012-768x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"768\" height=\"1024\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_2012-768x1024.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_2012-225x300.jpg 225w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_2012-500x667.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/IMG_2012.jpg 960w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><p id=\"caption-attachment-884\" class=\"wp-caption-text\">La trahison finale<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Emiliano est une grande gueule \u00e0 l\u2019italienne. Ses cheveux boucl\u00e9s coup\u00e9s courts portent l\u2019empreinte d\u2019un casque de Vespa invisible, et sa voix, tel un klaxon, semble tirer son bonheur du nombre de personnes qu\u2019elle r\u00e9veille. 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