{"id":852,"date":"2017-11-17T19:49:51","date_gmt":"2017-11-17T18:49:51","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=852"},"modified":"2017-11-17T20:00:53","modified_gmt":"2017-11-17T19:00:53","slug":"arriver-buenos-aires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2017\/11\/17\/arriver-buenos-aires\/","title":{"rendered":"Arriver (Buenos Aires)"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">Buenos Aires dans la nuit. Cette ville ne s\u2019enveloppe pas, ne palpite pas. Elle est l\u00e0, imposante, rempla\u00e7ant les alignements de la nuit m\u00eame par ses propres trac\u00e9s lumineux, g\u00e9om\u00e9triques et interminables.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je croyais m\u2019\u00eatre enivr\u00e9 de lumi\u00e8res avec Brasilia, et voil\u00e0 que Buenos Aires, sur le pi\u00e9destal mythologique de l\u2019Am\u00e9rique du Sud, se d\u00e9voile, dans son humble splendeur.<\/p>\n<p align=\"justify\">De l\u2019avion, le quadrillage est hypnotique. De grandes trav\u00e9es alimentent des r\u00e9seaux d\u2019affluents de plus en plus petits, mais toujours perpendiculaires. Flocon de Koch dop\u00e9 \u00e0 l\u2019angle droit, la ville reproduit ses structures jusque dans le moindre d\u00e9tail. Elle se m\u00eame.<\/p>\n<p align=\"justify\">A l\u2019instant o\u00f9 l\u2019on se rassure, o\u00f9 la m\u00e9gastructure, impressionnante par sa taille, nous semble monumentale mais vide, tristement inhumaine, les premi\u00e8res \u00e9tincelles apparaissent. La ville immobile, la ville morte, s\u2019anime du ciel. Doucement, notre \u0153il entame sa descente et distingue peu \u00e0 peu ce qui l\u2019irrigue, cette ville. Ces trav\u00e9es d\u2019ombre, des avenues, et ces capillaires, des rues.<\/p>\n<p align=\"justify\">A 23 heures, un lundi soir, des voitures circulent d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de l\u2019autre, promenant leurs phares le long de ce qui ne peut \u00eatre qu\u2019une autoroute. Ce sont des taxis, des bus, des voitures particuli\u00e8res, de gens, toujours, qui viennent de Buenos Aires, ou l\u2019inverse, et s\u2019en vont ailleurs, ou le contraire. Chez eux, peut-\u00eatre, garer leur voiture, nourrir le chien, se brosser les dents et dormir. Nulle part aussi, rouler pour rouler, se calmer dans la nuit. Br\u00fbler un peu d\u2019essence la fen\u00eatre ouverte, griller une cigarette, la fumer avec le vent. Des gens. Des milliers d\u2019\u00e9tincelles qui transitent, comme autant de messages nerveux, comme des cellules d\u2019un sang, lumineux, enfin, la ville palpite.<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019est fascinant. Je n\u2019ai pas d\u2019autres mots \u00e0 vrai dire. Je pourrais le redire, les empiler ces fascinants, en faire des fascines, des boutures de mon \u00e9merveillement, et en cueillir des fruits toujours aussi juteux. Je voudrais que l\u2019avion s\u2019arr\u00eate en plein vol et se taise. Qu\u2019on \u00e9teigne les moteurs et qu\u2019on le suspende par l\u2019aileron \u00e0 un hame\u00e7on d\u2019\u00e9toiles, que l\u2019inertie nous porte comme un bateau sans h\u00e9lice dans la langueur des algues. Je voudrais pouvoir observer jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube ce man\u00e8ge d\u2019\u00e9tincelles circulant dans l\u2019anonymit\u00e9 de leur ressemblance. Le soleil se levant ferait dispara\u00eetre les veines comme une peau blanchie, dont le bleu s\u2019envermeille.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p align=\"center\">Impressions<\/p>\n<p align=\"center\">\n<p align=\"justify\">Mais il faut atterrir. Des gens ont des valises toutes neuves qu\u2019ils ont h\u00e2te de sortir. L\u2019avion en rebondit pas, il se pose, et freine en \u00e9cartant les doigts.<\/p>\n<p align=\"justify\">Sur la piste, rang\u00e9 dans la lumi\u00e8re, un navire de la flotte d\u2019Aerolineas Argentinas, bleu et blanc, une merveille, tout en fuselage, les regards glissent dessus. Il para\u00eet si liquide que l\u2019air, diplomate, ne doit lui opposer qu\u2019une r\u00e9sistance de pure forme.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans l\u2019a\u00e9roport, des pissoti\u00e8res d\u2019un demi-m\u00e8tre de large sont sigl\u00e9es \u00ab\u00a0american standard\u00a0\u00bb. D\u00e9clin de civilisation ou probl\u00e8mes de vue chez les bites de gros\u00a0?<\/p>\n<p align=\"justify\">Tournis absurde, ivresse douani\u00e8re. L\u2019on se saoule de banderoles vides avant de pr\u00e9senter ses papiers et d\u2019ouvrir les yeux en grand pour ressembler \u00e0 sa photo d\u2019il y a 4 ans.<\/p>\n<p align=\"justify\">20 bureaux de douane sont ouverts en simultan\u00e9. Ils cliquettent comme une salle d\u2019attente de la Caf dop\u00e9e aux amph\u00e9tamines. L\u2019Argentine met un z\u00e8le \u00e9tonnant \u00e0 s\u2019inspirer de la France.<\/p>\n<p align=\"justify\">Arriv\u00e9e \u00e0 23h. Fatigue et ventre vide.<\/p>\n<p align=\"justify\">Rater le bus d\u2019un pot d\u2019\u00e9chappement dans les poumons. Attendre le prochain.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il est 1h20, \u00e0 part moi, un couple de vieux peuple le bus vide qui n\u2019a pas voulu m\u2019attendre une heure plus t\u00f4t. Il fait 19,9\u00b0C. Les temp\u00e9ratures ont pris un coup de neuf, un vent de fra\u00eecheur. De grandes rues, vues du bus aussi, le ciel ne mentait pas. Sur le toit des maisons, des barbecues.<\/p>\n<p align=\"justify\">Une pelouse en banlieue pavillonnaire, des jeunes, filles et gar\u00e7ons, jouent au foot dans la nuit.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre revenu en Europe. Adieu l\u2019extravagance br\u00e9silienne, la chaleur, la salet\u00e9 aussi, le c\u00f4t\u00e9 pays en d\u00e9veloppement. Ici, l\u2019on oscille entre l\u2019Italie et la Serbie. C\u2019est aussi agr\u00e9able et d\u00e9rangeant que de rencontrer des \u00e9trangers en voyage. En creux du confort, la d\u00e9ception du similaire.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le thermom\u00e8tre du bus reste bloqu\u00e9 \u00e0 19,9\u00b0C. Le vent qui souffle n\u2019est pas si neuf.<\/p>\n<p align=\"justify\">Un peu plus loin, plus proche du centre, un terrain de foot illumin\u00e9 cette fois. Un petit, engrillag\u00e9. D\u2019autres joueurs, que des mecs cette fois, il est 1H30.<\/p>\n<p align=\"center\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;<\/p>\n<p align=\"justify\">Le bus me d\u00e9pose dans le centre. Il est 2h, je cherche un taxi. J\u2019en trouve 5, accoud\u00e9s \u00e0 une bagnole \u00e0 la sortie d\u2019une station service. Ils boivent le mat\u00e9 et discutent. De ce que j\u2019en sais, ils pourraient tout aussi bien \u00e9changer leurs positions sur le dernier d\u00e9cret pr\u00e9sidentiel que sur les num\u00e9ros du tierc\u00e9. Je suis l\u00e0, avec mes deux sacs, plus d\u00e9gingand\u00e9 que rarement, touriste \u00e9vident, client potentiel, et ils discutent, comme si des passagers, pendant leur pause, ils en avaient toujours trop. Le mat\u00e9 passe de main en main. L\u2019un d\u2019entre eux est petit, mat, il para\u00eet p\u00e9ruvien, c\u2019est lui qui verse l\u2019eau. A c\u00f4t\u00e9 de lui, un vieux de la vieille. Les rides en forme de joue, grises et pesantes, donnent \u00e0 sa chemise et \u00e0 son gilet sans manche, un air de majordome qui fr\u00e9quente les caf\u00e9s depuis la mort de monsieur et madame. Il y en a deux que j\u2019oublie, un petit gros vers les phares, je crois, les cheveux en brosse. Mais l\u2019autre, impossible de m\u2019en souvenir. Le dernier, \u00e0 qui je parle, porte un vieux polo bleu marine, et des cheveux graisseux de quinqua italien, coiff\u00e9s vers l\u2019arri\u00e8re pour cacher les premi\u00e8res peign\u00e9es du temps. Il a une moiti\u00e9 de dentition, r\u00e9partie al\u00e9atoirement selon le sens du vent. Son tarif est le double, o\u00f9 que j\u2019aille. Pas le double de ses copains, il prend le mat\u00e9, le double de ce que je lui propose. Il fait nuit, mon h\u00f4te habite loin, c\u2019est \u00e7a ou rien.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je lui dis ok, il reprend du mat\u00e9, j\u2019attends.<\/p>\n<p align=\"justify\">La discussion reprend. La m\u00e9taphysique, le loto, la physique quantique, les imp\u00f4ts. On ne me dit rien, on ne me regarde pas, je ne dois pas avoir l\u2019air assez client pour leur donner envie d\u2019interrompre leur pause. Je souris de la situation, puis leur tourne le dos et m\u2019enfonce dans la nuit.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00c7a aurait pu faire une bonne fin. J\u2019aime bien les fins o\u00f9 l\u2019on s\u2019enfonce dans la nuit. L\u2019ombre avale le h\u00e9ros, mais tout va bien, ce n\u2019est pas une ombre agressive. C\u2019est une ombre sans pickpockets, sans couteaux aiguis\u00e9s, sans clous rouill\u00e9s dispos\u00e9s \u00e0 la verticale entre les pav\u00e9s. Et lui, de son c\u00f4t\u00e9, il se d\u00e9merde pour r\u00e9soudre l\u2019intrigue, g\u00e9n\u00e9ralement, son GPS interne lui indique son troquet pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9, il y avale sept whiskys, regarde les billets qu\u2019il lui reste dans son portefeuille. Il n\u2019y en a pas (on se demande alors comment il va payer). Un carton de boite d\u2019allumette avec un code secret tombe et soudain tout s\u2019illumine. Il dit \u00e0 Simone et Robert de tout mettre sur l\u2019ardoise, et s\u2019enfonce dans la nuit dans un claquement d\u2019imper gris-noir. Le lendemain matin, le m\u00e9chant se r\u00e9veille avec une sale p\u00e2teuse, et Tonton frappe \u00e0 la porte, l\u2019haleine nickelle malgr\u00e9 les sept whiskys. Quelle histoire.<\/p>\n<p align=\"justify\">Comme je ne savais pas vraiment o\u00f9 aller, je ne me suis pas enfonc\u00e9 dans la nuit tr\u00e8s longtemps. Les ombres, la nuit, on est oblig\u00e9s de s\u2019enfoncer dans une ou deux d\u2019entre elle pour avancer. Ou alors on fait des d\u00e9tours par les lampadaires. Mais pourquoi pas traverser les passages pi\u00e9tons en essayant de ne marcher que sur les bandes blanches, ou de faire le funambule sur le bord du trottoir pendant qu\u2019on y est. Non. Je suis ressorti assez rapidement de l\u2019ombre, sain et sauf, pour retourner \u00e0 la station de bus o\u00f9 il y avait du wifi. J\u2019ai install\u00e9 Uber et pass\u00e9 commande avec ma carte bancaire. Internet et le lib\u00e9ralisme ont fait le reste. Malgr\u00e9 la demi-heure pass\u00e9e \u00e0 supporter Miguel parler des \u00ab\u00a0bonnes meufs\u00a0\u00bb de Buenos Aires, je n\u2019ai pas regrett\u00e9 une seconde que les chauffeurs de taxi n\u2019aient pas leur pause mat\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le client n\u2019est pas roi partout, et c\u2019est pour le mieux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Buenos Aires dans la nuit. Cette ville ne s\u2019enveloppe pas, ne palpite pas. Elle est l\u00e0, imposante, rempla\u00e7ant les alignements de la nuit m\u00eame par ses propres trac\u00e9s lumineux, g\u00e9om\u00e9triques et interminables. 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