{"id":837,"date":"2017-11-14T23:16:32","date_gmt":"2017-11-14T22:16:32","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=837"},"modified":"2017-11-14T23:16:32","modified_gmt":"2017-11-14T22:16:32","slug":"bureau-de-tabac-fernando-pessoa","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2017\/11\/14\/bureau-de-tabac-fernando-pessoa\/","title":{"rendered":"Bureau de Tabac &#8211; Fernando Pessoa"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&#8220;Je ne suis rien<br \/>\nJamais je ne serai rien.<br \/>\nJe ne puis vouloir \u00eatre rien.<br \/>\nCela dit, je porte en moi tous les r\u00eaves du monde.<\/p>\n<p>Fen\u00eatres de ma chambre,<br \/>\nde ma chambre dans la fourmili\u00e8re humaine unit\u00e9 ignor\u00e9e<br \/>\n(et si l\u2019on savait ce qu\u2019elle est, que saurait-on de plus ?),<br \/>\nvous donnez sur le myst\u00e8re d\u2019une rue au va-et-vient continuel,<br \/>\nsur une rue inaccessible \u00e0 toutes les pens\u00e9es,<br \/>\nr\u00e9elle, impossiblement r\u00e9elle, pr\u00e9cise, inconnaissablement pr\u00e9cise,<br \/>\navec le myst\u00e8re des choses enfoui sous les pierres et les \u00eatres,<br \/>\navec la mort qui pars\u00e8me les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,<br \/>\navec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.<!--more--><\/p>\n<p>Je suis aujourd\u2019hui vaincu, comme si je connaissais la v\u00e9rit\u00e9;<br \/>\nlucide aujourd\u2019hui, comme si j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019article de la mort,<br \/>\nn\u2019ayant plus d\u2019autre fraternit\u00e9 avec les choses<br \/>\nque celle d\u2019un adieu, cette maison et ce c\u00f4t\u00e9 de la rue<br \/>\nse muant en une file de wagons, avec un d\u00e9part au sifflet venu du fond de ma t\u00eate,<br \/>\nun \u00e9branlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui d\u00e9marrent.<\/p>\n<p>Je suis aujourd\u2019hui perplexe, comme qui a r\u00e9fl\u00e9chi, trouv\u00e9, puis oubli\u00e9.<br \/>\nJe suis aujourd\u2019hui partag\u00e9 entre la loyaut\u00e9 que je dois<br \/>\nau Bureau de Tabac d\u2019en face, en tant que chose ext\u00e9rieurement r\u00e9elle<br \/>\net la sensation que tout est songe, en tant que chose r\u00e9elle vue du dedans.<\/p>\n<p>J\u2019ai tout rat\u00e9.<br \/>\nComme j\u2019\u00e9tais sans ambition, peut-\u00eatre ce tout n\u2019\u00e9tait-il rien.<br \/>\nLes bons principes qu\u2019on m\u2019a inculqu\u00e9s,<br \/>\nje les ai fuis par la fen\u00eatre de la cour.<br \/>\nJe m\u2019en fus aux champs avec de grands desseins,<br \/>\nmais l\u00e0 je n\u2019ai trouv\u00e9 qu\u2019herbes et arbres,<br \/>\net les gens, s\u2019il y en avait, \u00e9taient pareils \u00e0 tout le monde.<br \/>\nJe quitte la fen\u00eatre, je m\u2019assieds sur une chaise. \u00c0 quoi penser ?<\/p>\n<p>Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais pas ce que je suis ?<br \/>\n\u00catre ce que je pense ? Mais je crois \u00eatre tant et tant !<br \/>\nEt il y en a tant qui se croient la m\u00eame chose qu\u2019il ne saurait y en avoir tant!<br \/>\nUn g\u00e9nie ? En ce moment<br \/>\ncent mille cerveaux se voient en songe g\u00e9nies comme moi-m\u00eame<br \/>\net l\u2019histoire n\u2019en retiendra, qui sait ?, m\u00eame pas un ;<br \/>\ndu fumier, voil\u00e0 tout ce qui restera de tant de conqu\u00eates futures.<br \/>\nNon, je ne crois pas en moi.<br \/>\nDans tous les asiles il\u00a0y a tant de fous poss\u00e9d\u00e9s par tant de certitudes !<br \/>\nMoi, qui n\u2019ai point de certitude , suis-je plus assur\u00e9, le suis-je moins ?<br \/>\nNon, m\u00eame pas de ma personne\u2026<br \/>\nEn combien de mansardes et de non-mansardes du monde<br \/>\nn\u2019y a-t-il \u00e0 cette heure des g\u00e9nies-pour-soi-m\u00eame r\u00eavant ?<br \/>\nCombien d\u2019aspirations hautes, lucides et nobles \u2013<br \/>\noui, authentiquement hautes, lucides et nobles \u2013<br \/>\net, qui sait peut-\u00eatre r\u00e9alisables\u2026<br \/>\nqui ne verront jamais la lumi\u00e8re du soleil r\u00e9el et qui<br \/>\ntomberont dans l\u2019oreille des sourds ?<br \/>\nLe monde est \u00e0 qui na\u00eet pour le conqu\u00e9rir,<br \/>\net non pour qui r\u00eave, f\u00fbt-ce \u00e0 bon droit, qu\u2019il peut le conqu\u00e9rir.<br \/>\nJ\u2019ai r\u00eav\u00e9 plus que jamais Napol\u00e9on ne r\u00eava.<br \/>\nSur mon sein hypoth\u00e9tique j\u2019ai press\u00e9 plus d\u2019humanit\u00e9 que le Christ,<br \/>\nj\u2019ai fait en secret des philosophies que nul Kant n\u2019a r\u00e9dig\u00e9es,<br \/>\nmais je suis, peut-\u00eatre \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, l\u2019individu de la mansarde,<br \/>\nsans pour autant y avoir mon domicile :<br \/>\nje serai toujours celui qui n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9 pour \u00e7a ;<br \/>\nje serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons ;<br \/>\nje serai toujours celui qui attendait qu\u2019on lui ouvr\u00eet la porte<br \/>\naupr\u00e8s d\u2019un mur sans porte<br \/>\net qui chanta la romance de l\u2019Infini dans une basse-cour,<br \/>\ncelui qui entendit la voix de Dieu dans un puits obstru\u00e9.<br \/>\nCroire en moi ? Pas plus qu\u2019en rien\u2026<br \/>\nQue la Nature d\u00e9verse sur ma t\u00eate ardente<br \/>\nson soleil, sa pluie, le vent qui fr\u00f4le mes cheveux ;<br \/>\nquant au reste, advienne que pourra, ou rien du tout\u2026<\/p>\n<p>Esclaves cardiaques des \u00e9toiles,<br \/>\nnous avons conquis l\u2019univers avant de quitter nos draps,<br \/>\nmais nous nous \u00e9veillons et voil\u00e0 qu\u2019il est opaque,<br \/>\nnous nous \u00e9veillons et voici qu\u2019il est \u00e9tranger,<br \/>\nnous franchissons notre seuil et voici qu\u2019il est la terre enti\u00e8re,<br \/>\nplus le syst\u00e8me solaire et la Voie lact\u00e9e et le Vague Illimit\u00e9.<\/p>\n<p>(Mange des chocolats, fillette ;<br \/>\nmange des chocolats !<br \/>\nDis-toi bien qu\u2019il n\u2019est d\u2019autre m\u00e9taphysique que les chocolats,<br \/>\ndis-toi bien que les religions toutes ensembles n\u2019en apprennent<br \/>\npas plus que la confiserie.<br \/>\nMange, petite malpropre, mange !<br \/>\nPuiss\u00e9-je manger des chocolats avec une \u00e9gale authenticit\u00e9 !<br \/>\nMais je pense, moi, et quand je retire le papier d\u2019argent, qui d\u2019ailleurs est d\u2019\u00e9tain,<br \/>\nje flanque tout par terre, comme j\u2019y ai flanqu\u00e9 la vie.)<br \/>\nDu moins subsiste-t-il de l\u2019amertume d\u2019un destin irr\u00e9alis\u00e9<br \/>\nla calligraphie rapide de ces vers,<br \/>\nportique d\u00e9labr\u00e9 sur l\u2019Impossible,<br \/>\ndu moins, les yeux secs, me vou\u00e9-je \u00e0 moi-m\u00eame du m\u00e9pris,<br \/>\nnoble, du moins, par le geste large avec lequel je jette dans le mouvant des choses,<br \/>\nsans note de blanchisseuse, le linge sale que je suis<br \/>\net reste au logis sans chemise.<\/p>\n<p>(Toi qui consoles, qui n\u2019existes pas et par l\u00e0 m\u00eame consoles,<br \/>\nou d\u00e9esse grecque, con\u00e7ue comme une statue dou\u00e9e du souffle,<br \/>\nou patricienne romaine, noble et n\u00e9faste infiniment,<br \/>\nou princesse de troubadours, tr\u00e8s- gente et de couleurs orn\u00e9e,<br \/>\nou marquise du dix-huiti\u00e8me, lointaine et fort d\u00e9collet\u00e9e,<br \/>\nou cocotte c\u00e9l\u00e8bre du temps de nos p\u00e8res,<br \/>\nou je ne sais quoi de moderne \u2013 non, je ne vois pas tr\u00e8s bien quoi \u2013<br \/>\nque tout cela, quoi que ce soit, et que tu sois, m\u2019inspire s\u2019il se peut !<br \/>\nMon coeur est un seau qu\u2019on a vid\u00e9.<br \/>\nTels ceux qui invoquent les esprits je m\u2019invoque<br \/>\nmoi-m\u00eame sans rien trouver.<br \/>\nJe viens \u00e0 la fen\u00eatre et vois la rue avec une absolue nettet\u00e9.<br \/>\nJe vois les magasins et les trottoirs, et les voitures qui passent.<br \/>\nJe vois les \u00eatres vivants et v\u00eatus qui se croisent,<br \/>\nje vois les chiens qui existent eux aussi,<br \/>\net tout cela me p\u00e8se comme une sentence de d\u00e9portation,<br \/>\net tout cela est \u00e9tranger, comme toute chose. )<\/p>\n<p>J\u2019ai v\u00e9cu, aim\u00e9 \u2013 que dis-je ? j\u2019ai eu la foi,<br \/>\net aujourd\u2019hui il n\u2019est de mendiant que je n\u2019envie pour le seul fait qu\u2019il n\u2019est pas moi.<br \/>\nEn chacun je regarde la guenille, les plaies et le mensonge<br \/>\net je pense : \u00ab peut-\u00eatre n\u2019as-tu jamais v\u00e9cu ni \u00e9tudi\u00e9, ni aim\u00e9, ni eu la foi \u00bb<br \/>\n(parce qu\u2019il est possible d\u2019agencer la r\u00e9alit\u00e9 de tout cela sans en rien ex\u00e9cuter) ;<br \/>\n\u00ab peut-\u00eatre as-tu \u00e0 peine exist\u00e9, comme un l\u00e9zard auquel on a coup\u00e9 la queue,<br \/>\net la queue s\u00e9par\u00e9e du l\u00e9zard fr\u00e9tille encore fr\u00e9n\u00e9tiquement \u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019ai fait de moi ce que je n\u2019aurais su faire,<br \/>\net ce que de moi je pouvais faire je ne l\u2019ai pas fait.<br \/>\nLe domino que j\u2019ai mis n\u2019\u00e9tait pas le bon.<br \/>\nOn me connut vite pour qui je n\u2019\u00e9tais pas, et je n\u2019ai pas d\u00e9menti et j\u2019ai perdu la face.<br \/>\nQuand j\u2019ai voulu \u00f4ter le masque<br \/>\nje l\u2019avais coll\u00e9 au visage.<br \/>\nQuand je l\u2019ai \u00f4t\u00e9 et me suis vu dans le miroir,<br \/>\nJ\u2019avais d\u00e9j\u00e0 vieilli.<br \/>\nJ\u2019\u00e9tais ivre, je ne savais plus remettre le masque que je n\u2019avais pas \u00f4t\u00e9.<br \/>\nJe jetai le masque et dormis au vestiaire<br \/>\ncomme un chien tol\u00e9r\u00e9 par la direction<br \/>\nparce qu\u2019il est inoffensif \u2013<br \/>\net je vais \u00e9crire cette histoire afin de prouver que je suis sublime.<\/p>\n<p>Essence musicale de mes vers inutiles,<br \/>\nqui me donnera de te trouver comme chose par moi cr\u00e9\u00e9e,<br \/>\nsans rester \u00e9ternellement face au Bureau de Tabac d\u2019en face,<br \/>\nfoulant aux pieds la conscience d\u2019exister,<br \/>\ncomme un tapis o\u00f9 s\u2019emp\u00eatre un ivrogne,<br \/>\ncomme un paillasson que les romanichels ont vol\u00e9 et qui ne valait pas deux sous.<\/p>\n<p>Mais le patron du Bureau de Tabac est arriv\u00e9 \u00e0 la porte, et \u00e0 la porte il s\u2019est arr\u00eat\u00e9.<br \/>\nJe le regarde avec le malaise d\u2019un demi-torticolis<br \/>\net avec le malaise d\u2019une \u00e2me brumeuse \u00e0 demi.<br \/>\nIl mourra, et je mourrai.<br \/>\nIl laissera son enseigne, et moi des vers.<br \/>\n\u00c0 un moment donn\u00e9 mourra aussi l\u2019enseigne, et<br \/>\nmourront aussi les vers de leur c\u00f4t\u00e9.<br \/>\nApr\u00e8s un certain temps mourra la rue o\u00f9 \u00e9tait l\u2019enseigne,<br \/>\nainsi que la langue dans laquelle les vers furent \u00e9crits.<br \/>\nPuis mourra la plan\u00e8te tournante o\u00f9 tout cela s\u2019est produit.<br \/>\nEn d\u2019autres satellites d\u2019autres syst\u00e8mes cosmiques, quelque chose<br \/>\nde semblable \u00e0 des humains<br \/>\ncontinuera \u00e0 faire des genres de vers et \u00e0 vivre derri\u00e8re des mani\u00e8res d\u2019enseignes,<br \/>\ntoujours une chose en face d\u2019une autre,<br \/>\ntoujours une chose aussi inutile qu\u2019une autre,<br \/>\ntoujours une chose aussi stupide que le r\u00e9el,<br \/>\ntoujours le myst\u00e8re au fond aussi certain que le sommeil du myst\u00e8re de la surface,<br \/>\ntoujours cela ou autre chose, ou bien ni une chose ni l\u2019autre.<\/p>\n<p>Mais un homme est entr\u00e9 au Bureau de Tabac (pour acheter du tabac ?)<br \/>\net la r\u00e9alit\u00e9 plausible s\u2019abat sur moi soudainement.<br \/>\nJe me soul\u00e8ve \u00e0 demi, \u00e9nergique, convaincu, humain,<br \/>\net je vais m\u00e9diter d\u2019\u00e9crire ces vers o\u00f9 je dis le contraire.<br \/>\nJ\u2019allume une cigarette en m\u00e9ditant de les \u00e9crire<br \/>\net je savoure dans la cigarette une lib\u00e9ration de toutes les pens\u00e9es.<br \/>\nJe suis la fum\u00e9e comme un itin\u00e9raire autonome, et je go\u00fbte, en un moment sensible et comp\u00e9tent,<br \/>\nla lib\u00e9ration en moi de tout le sp\u00e9culatif<br \/>\net la conscience de ce que la m\u00e9taphysique est l\u2019effet d\u2019un malaise passager.<\/p>\n<p>Ensuite je me renverse sur ma chaise<br \/>\net je continue \u00e0 fumer<br \/>\nTant que le destin me l\u2019accordera je continuerai \u00e0 fumer.<\/p>\n<p>(Si j\u2019\u00e9pousais la fille de ma blanchisseuse,<br \/>\npeut-\u00eatre que je serais heureux.)<br \/>\nL\u00e0-dessus je me l\u00e8ve. Je vais \u00e0 la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>L\u2019homme est sorti du bureau de tabac (n\u2019a-t-il pas mis la<br \/>\nmonnaie dans la poche de son pantalon?)<br \/>\nAh, je le connais: c\u2019est Est\u00e8ve, Est\u00e8ve sans m\u00e9taphysique.<br \/>\n(Le patron du bureau de tabac est arriv\u00e9 sur le seuil.)<br \/>\nComme m\u00fb par un instinct sublime, Est\u00e8ve s\u2019est retourn\u00e9 et il m\u2019a vu.<br \/>\nIl m\u2019a salu\u00e9 de la main, je lui ai cri\u00e9: \u00ab\u00a0Salut Est\u00e8ve !\u00a0\u00bb, et l\u2019univers<br \/>\ns\u2019est reconstruit pour moi sans id\u00e9al ni esp\u00e9rance, et le<br \/>\npatron du Bureau de Tabac a souri.<\/p>\n<p>\u00c1lvaro de Campos, 15 janvier 1928.&#8221;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Traduction tir\u00e9e de Dormira Jamais, tr\u00e8s bon blog. Merci Margaux pour l&#8217;avoir port\u00e9 \u00e0 ma connaissance.<\/p>\n<p>http:\/\/dormirajamais.org\/bureau\/<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &#8220;Je ne suis rien Jamais je ne serai rien. Je ne puis vouloir \u00eatre rien. Cela dit, je porte en moi tous les r\u00eaves du monde. 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