{"id":797,"date":"2017-11-06T19:26:37","date_gmt":"2017-11-06T18:26:37","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=797"},"modified":"2017-11-16T22:09:39","modified_gmt":"2017-11-16T21:09:39","slug":"amazon-star-3-letoile-flottante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2017\/11\/06\/amazon-star-3-letoile-flottante\/","title":{"rendered":"Amazon Star (3) : L&#8217;\u00e9toile flottante"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">On se rapproche de la rive parfois. Un arbre ressemble \u00e0 un brocoli g\u00e9ant.<!--more--><\/p>\n<p align=\"justify\">Aujourd\u2019hui les vagues sont plus importantes. Rien qui puisse faire s\u00e9rieusement tanguer le bateau, mais les hamacs se balancent davantage, de telle sorte que je re\u00e7ois dans le flanc le pied de ma voisine qui ronfle. Supplice de la goutte d\u2019eau qui fait d\u00e9border la vo\u00fbte plantaire.<\/p>\n<p align=\"justify\">Nous parlons poids avec une br\u00e9silienne. Elle fait 75 kilos mais en para\u00eet 10 de plus. Je lui dis qu\u2019en France les filles veulent faire entre 50 et 60 kilos, peu importe leur taille. Incompr\u00e9hension. Ses sourcils qui r\u00e9sistaient encore se courbent eux-aussi.<\/p>\n<p align=\"justify\">La nuit, un t\u00e9l\u00e9phone sonne. Il a la m\u00eame sonnerie que dans Matrix. Le propri\u00e9taire ne r\u00e9pond pas. Le t\u00e9l\u00e9phone sonne encore. Parmi la for\u00eat de hamacs personne ne bouge. A l\u2019exception de cette sonnerie de cabine t\u00e9l\u00e9phonique et de quelques ronflements suspects, le silence est complet. Le t\u00e9l\u00e9phone sonne, une dizaine de fois au moins, puis s\u2019\u00e9teint. Angoisse de ne pas \u00eatre dans la vraie r\u00e9alit\u00e9 et d\u2019avoir rat\u00e9 la seule occasion de m\u2019en \u00e9chapper.<\/p>\n<p align=\"justify\">Escale \u00e0 Monte Alegre, bourgade en retrait du fleuve. Au milieu du brouhaha habituel, \u00e9clat de stupeur g\u00e9n\u00e9ral. Tout le monde se pr\u00e9cipite aux vitres qui donnent sur le quai. Un pneu arri\u00e8re de tracteur vient de d\u00e9valer les escaliers. Il a \u00e9vit\u00e9 l\u2019eau de justesse et s\u2019est couch\u00e9 sur le flanc. On le rel\u00e8ve (enfin ils), et installe une planche entre le bateau et la plateforme de b\u00e9ton. Plusieurs hommes le retiennent ou le poussent. Un espace sans bordure au dessus de l\u2019eau s\u00e9pare, sur la planche, le bateau du quai. C\u2019est l\u2019endroit p\u00e9rilleux, o\u00f9 le pneu pourrait pivoter et finir sa course dans un tonnerre de glougloussements. Soudain, les hommes se font signe et donnent une pouss\u00e9e. Le pneu s\u2019\u00e9lance, emportant les bras qui le retenaient une seconde avant. Les hommes l\u00e2chent l\u2019\u00e9crase bouse et tr\u00e9buchent \u00e0 sa suite. Du pont sup\u00e9rieur, on le voit p\u00e9n\u00e9trer dans le bateau, seul, \u00e0 bonne allure, tenant contre toute attente le fil de la planche. Les manutentionnaires sur le quai se prennent la t\u00eate dans les mains, puis rigolent franchement. Les gars \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ont d\u00fb r\u00e9ceptionner le pneu avant qu\u2019il ne roule de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 et plonge d\u00e9finitivement dans l\u2019eau. Ce n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 possible vu qu\u2019il y a un muret en m\u00e9tal mais l\u2019id\u00e9e et s\u00e9duisante et sert assez bien le suspense de l\u2019histoire.<\/p>\n<p align=\"justify\">Tout le monde se marre alors, sans fard, simplement amus\u00e9 par ce pneu retord, sa bonhomie caoutchouti\u00e8re qui doit rem\u00e9morer \u00e0 bon nombre d\u2019entre eux leur jeunesse clermontoise, et la salutaire r\u00e9sistance, parfois, des choses fabriqu\u00e9es par les hommes \u00e0 se conformer \u00e0 l\u2019emploi qui leur \u00e9tait destin\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le bateau sonne la corne, nous sommes sur le d\u00e9part. Tous les vendeurs descendent, sauf une qui reste coinc\u00e9e mais qui \u00e0 force de man\u0153uvres et d\u2019une petite \u00e9chelle humaine de ses pairs, rejoindra les quais saine et sauve.<\/p>\n<p align=\"justify\">Quelle escale pleine de rebondissements\u00a0! Les passagers rejoignent leur hamac le sourire aux l\u00e8vres. Les moteurs ronflent de plus en plus fort, laissant derri\u00e8re nous les vendeurs de past\u00e8que \u00e0 5 reais pi\u00e8ce. Ils entassaient leur marchandise bien en \u00e9vidence et repartent, je le crains, avec autant si ce n\u2019est plus.<\/p>\n<p align=\"justify\">En partant de Monte Alegre, un groupe de dauphins \u00ab\u00a0noirs\u00a0\u00bb, en r\u00e9alit\u00e9 gris, nous salue en caudale. Lumi\u00e8re du soleil couchant. Berges agricoles paisible. Joie d\u2019\u00eatre ici.<\/p>\n<div id=\"attachment_778\" style=\"width: 1034px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-778\" class=\"size-large wp-image-778\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1663-1024x768.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1663-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1663-300x225.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1663-768x576.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1663-500x375.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1663-1000x750.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><p id=\"caption-attachment-778\" class=\"wp-caption-text\">Les vendeurs d&#8217;oranges vertes<\/p><\/div>\n<p align=\"justify\">Disparition soudaine de la peau de banane dans la nuit, par dessus bord, du jaune au noir, envol dans l\u2019hyperespace et fin probable dans l\u2019\u00e9cume blanchie du fleuve boueux.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019\u00e9cris de nouveau sur le pont inf\u00e9rieur. Il n\u2019y a personne. Seules quelques voitures, mais pour la derni\u00e8re fois, si celles-ci sont inhabit\u00e9es, on ne peut pas vraiment dire que les voitures sont des gens. Je n\u2019ai toujours pas trouv\u00e9 le cercueil. La roue de tracteur si\u00e8ge d\u00e9sormais au milieu du pont. Elle est \u00e9norme. Un m\u00e8tre de haut au moins. Le poids d\u2019un z\u00e8bre de caoutchouc s\u00fbrement. Du sang d\u2019arbre et c\u2019est tout. La toucher me passe l\u2019envie de trouver le cercueil. Mon bureau est \u00e9clair\u00e9 d\u2019une lumi\u00e8re. C\u2019est bien pratique, sinon je ne vois pas o\u00f9 je tape et les mots se m\u00e9langent. Il devient plus difficile de me lire, et s\u00fbrement moins plaisant. Peut-\u00eatre que l\u2019on pense d\u00e9j\u00e0 que j\u2019inverse les mots. Que j\u2019\u00e9cris \u00e0 l\u2019aveugle, sans lumi\u00e8re int\u00e9rieure. Il y a quelqu\u2019un\u00a0? Je n\u2019ai vu aucune lumi\u00e8re alors je suis rest\u00e9 dehors.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai mes \u00e9couteurs dans les oreilles. Je comptais \u00e9couter de la musique, mais je me suis mis \u00e0 \u00e9crire d\u00e8s que l\u2019ordinateur s\u2019est allum\u00e9 et j\u2019ai oubli\u00e9 d\u2019enclencher la musique. Et maintenant puisque j\u2019\u00e9cris, je me dis que mettre de la musique pourrait me d\u00e9concentrer. C\u2019est bien les \u00e9couteurs sans musique aussi. Ils estompent un tantinet les bruits ambiants. Les remous du bateau qui fend les flots, les remous du moteur qui aide le bateau \u00e0 fendre les flots, et les remous des cailloux qu\u2019ils mettent dans le moteur en compl\u00e9ment du diesel pour faire croire qu\u2019ils ont r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 un V8 Rolls Royce sur un vieux Boeing de la Panam. Je me souviens avoir vu en arrivant \u00e0 l\u2019a\u00e9roport de Manaus, sur la piste, alors qu\u2019on \u00e9tait encore dans l\u2019avion, des carcasses d\u2019avion, plus ou moins ab\u00eem\u00e9es, mises de c\u00f4t\u00e9 dans l\u2019herbe. Autour de la piste (qui n\u2019\u00e9tait pas en terre rouge mais en b\u00e9ton, on n\u2019est pas au milieu de la jungle non plus) la jungle, comme si on \u00e9tait en plein milieu de la jungle. Une plante couvrait la cabine d\u2019un des avions et l\u2019une de ses aile creusait la terre selon un angle qui n\u2019inspirait pas confiance si l\u2019on avait dans l\u2019id\u00e9e de le faire revoler avant le si\u00e8cle prochain.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je suis tout seul sur le pont inf\u00e9rieur mais de temps \u00e0 autre un couple descend. A mon avis, ils cherchent un endroit tranquille pour baiser. Il n\u2019y a pas beaucoup d\u2019endroits peinards sur le bateau. Des gens, tout le temps. Le pont inf\u00e9rieur c\u2019est diff\u00e9rent, il n\u2019y a personne. Sauf quand d\u2019autres personnes descendent, et quand je suis l\u00e0, mais moi aussi c\u2019est diff\u00e9rent, je ne me compte pas.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je pr\u00e9f\u00e8re le pont inf\u00e9rieur. Il y fait plus chaud car les machines sont proches et que les flancs donnent directement sur le fleuve. La journ\u00e9e le soleil chauffe la cale d\u2019acier rouge, et on s\u2019y br\u00fble \u00e0 y marcher pieds nus. Mais la nuit, le vent passe d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, effleurant d\u2019une caresse le z\u00e8bre de caoutchouc en sang d\u2019arbre. Les fen\u00eatres sans vitre donnent directement sur la nuit, et l\u2019on y plongerai si une maigre lumi\u00e8re ne r\u00e9v\u00e9lait pas des flots couleur de merde. S\u2019il faisait nuit partout, si les bordures int\u00e9rieures blanches encombr\u00e9es de cordes disparaissaient et s\u2019ouvraient vers la nuit, on y plongerait. Ais\u00e9ment. Sans r\u00e9fl\u00e9chir une seconde. Sans esp\u00e9rer survivre non plus, mais par go\u00fbt de cette seconde d\u2019apesanteur dans la nuit noire. Par go\u00fbt de dispara\u00eetre, comme par magie, et d\u2019\u00e9tonner les spectateurs\u00a0:<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0Il a plong\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0Il a coul\u00e9\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0Pas s\u00fbr, t\u2019as entendu un plouf toi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0Il s\u2019est pas envol\u00e9 tout de m\u00eame. Il a coul\u00e9, c\u2019est s\u00fbr.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0Moi j\u2019ai rien entendu, et j\u2019ai rien vu non plus. Si \u00e7a se trouve &#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">Si \u00e7a se trouve, on y resterait l\u00e0, suspendu entre deux infinit\u00e9s sombres, \u00e0 la bordure des flots. Pas tout \u00e0 fait volant, pas tout \u00e0 fait ch\u00fbt. Incapable de couler dans un sens comme dans l\u2019autre. Tant qu\u2019on fermerait les yeux et qu\u2019on penserait \u00e0 la nuit, tout autour, enveloppante, au ronron du bateau qui s\u2019\u00e9loigne racasser ses cylindres au devant d\u2019un mariage du ciel et des eaux, on s\u2019y \u00e9tendrait, tout \u00e0 la fois plein de la chute, et vide de l\u2019espoir de l\u00e9viter.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je pensais que \u00e7a serait comme \u00e7a moi. Avant de monter, avant de voir qu\u2019il y avait des fen\u00eatres et qu\u2019on les avait ferm\u00e9es, imm\u00e9diatement, avant m\u00eame de partir. Il y avait des fen\u00eatres et on les laissait ferm\u00e9es, car il y avait l\u2019air conditionn\u00e9. Il ne fallait pas que l\u2019air froid s\u2019\u00e9chappe. Il ne faisait pas particuli\u00e8rement chaud, mais s\u2019il y a l\u2019air conditionn\u00e9, il faut l\u2019utiliser. Alors tout le monde choppe la cr\u00e8ve. Ils \u00e9taient pr\u00e9venus pourtant. Ils apportent des armadas de couvertures, mais ils l\u2019attrapent quand m\u00eame. Dehors, il fait 30 la journ\u00e9e et 25 la nuit, et dedans, on se p\u00e8le le cul sous nos couvertures. Principalement parce que personne n\u2019a le courage d\u2019affronter l\u2019inertie culturelle d\u2019un bateau de 300 br\u00e9siliens, d\u2019\u00e9teindre la clim et d\u2019ouvrir les fen\u00eatres. Et surtout pas moi.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 la cr\u00e8ve avant de partir, alors je m\u2018en fiche.<\/p>\n<p align=\"justify\">Un marin est venu me parler. Il me demande d\u2019o\u00f9 je viens, o\u00f9 je vais. Il travaille sur le bateau depuis 6 mois. Manaus Bel\u00e9m, Bel\u00e9m Manaus, et inversement. Ils partent le mercredi de Manaus, le jeudi soir ils arrivent \u00e0 Santarem o\u00f9 ils font une escale jusqu\u2019au lendemain \u00e0 midi, puis ils repartent. L\u2019arriv\u00e9e \u00e0 Bel\u00e9m est pr\u00e9vue pour le dimanche matin \u00e0 5h. Ils passent 4 jours l\u00e0-bas, et puis ils repartent dans l\u2019autre sens. Ils ne s\u2019arr\u00eatent que 2 jours \u00e0 Manaus. Ce qui l\u2019arrange, il trouve la ville dangereuse. Comme quasiment tous les br\u00e9siliens au sujet de toutes les villes. Quoique, j\u2019en ai crois\u00e9s toute \u00e0 l\u2019heure qui ne disaient pas \u00e7a, que \u00e7a d\u00e9pendait quand m\u00eame des quartiers et que le jour, l\u00e0 o\u00f9 il y avait du monde, on ne risquait pas grand-chose. Le marin aimait bien son travail. Il n\u2019avait pas de loyer \u00e0 payer comme il passait tout son temps sur le bateau. Ce doit \u00eatre \u00e9trange de passer tout son temps sur ce bateau, pi\u00e9g\u00e9 dans la r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019espace et du temps, de journ\u00e9es immanquablement semblables. Une forme pouss\u00e9e \u00e0 l\u2019extr\u00eame d\u2019une ali\u00e9nation par le travail qui nous touche (quasiment) tous. Pantin volontaire car r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 d\u2019une machine et de son exploitation chronom\u00e9trique.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai du jeter le Mamao (fruit de la passion) que j\u2019avais \u00e9pluch\u00e9 ce matin. Il commen\u00e7ait \u00e0 pourrir avant m\u00eame que je ne l\u2019\u00e9pluche et l\u2019\u00e9plucher pour le manger plus tard n\u2019a nullement enray\u00e9 le processus de d\u00e9composition.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai \u00e9galement termin\u00e9 le fromage que j\u2019avais achet\u00e9 \u00e0 un de ces vendeurs qui prennent le bateau d\u2019assaut \u00e0 chaque escale. En quelques heures, il \u00e9tait pass\u00e9 d\u20191 et 1\/2 chaussettes de tch\u00e8que \u00e0 3 chaussettes de croate sur l\u2019\u00e9chelle de la puanteur. Autant dire qu\u2019il \u00e9tait temps. Comme la puanteur est une affaire de chaussettes et donc de chaussures, le Br\u00e9sil, comme tous les pays o\u00f9 l\u2019on se prom\u00e8ne soit pieds nus soit en tongs, ne conna\u00eet pas v\u00e9ritablement ce probl\u00e8me. Ce qui n\u2019est pas une mince victoire quand tu dois passer 4 jours en compagnie de 200 personnes dans une pi\u00e8ce de 10&#215;20 m\u00e8tres.<\/p>\n<p align=\"justify\">Aujourd\u2019hui je me suis r\u00e9veill\u00e9 \u00e0 6 heures avec \u00e0 peine assez de force pour retenir le contenu de mes boyaux. C\u2019est la premi\u00e8re fois que \u00e7a m\u2019arrive au Br\u00e9sil. L\u2019envie de vomir \u00e9tant quasiment plus forte encore, je me suis fait violence pour sortir de mon sac \u00e0 viande et descendre de mon hamac, que j\u2019avais sur\u00e9lev\u00e9 par mesure sanitaire pour ne pas sucer le pouce du gros orteil de mon voisin pendant mon sommeil. Je sentais que \u00e7a n\u2019allait pas \u00eatre joli, m\u00eame si mon corps m\u2019envoyait tous les signaux pour me signifier que j\u2019allais mourir dans les prochaines minutes, je me raisonnais en me r\u00e9p\u00e9tant que ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un mauvais moment \u00e0 passer. L\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de monter les escaliers pour b\u00e9n\u00e9ficier des toilettes du pont sup\u00e9rieur, o\u00f9 l\u2019on peut utiliser un tuyau d\u2019eau, \u00e9tait tout simplement inenvisageable. Je d\u00e9goulinais d\u00e9j\u00e0 de sueur, mi-hagard comme un \u00e9vad\u00e9 d\u2019h\u00f4pital, mi-femme enceinte en plein labeur (on parlera de relativit\u00e9 de la douleur plus tard si vous le voulez bien). Je faillis tomber en descendant de mon hamac, et enfilai peu ou prou le bon pied dans la bonne tong, remerciant secr\u00e8tement l\u2019inventeur d\u2019avoir jug\u00e9 qu\u2019une seule languette plastique suffisait. Apr\u00e8s un home-run vers la fen\u00eatre ouverte la plus proche et un aller-retour infructueux de mon c\u0153ur \u00e0 ma gorge, je profitais du laps de temps que m\u2019offraient les vagues intestinales pour surfer d\u2019un pied sur l\u2019autre vers les toilettes. Il y avait un monde fou dans les couloirs. C\u2019\u00e9tait l\u2019heure de la toilette et du petit dej. Je devais avoir l\u2019air d\u2019un hallucin\u00e9, une trace de salive pleine d\u2019opium sur le col de ma chemise. Sans prendre gare \u00e0 la propret\u00e9 du si\u00e8ge sur lequel je m\u2019affalais et comptant sur ma chance quant \u00e0 la pr\u00e9sence de papier quelque part dans la cabine, je me vidais, aid\u00e9 semblait-il par mon corps tout entier pour expulser les bact\u00e9ries fautives, hier encore joyeusement orang\u00e9es sous la forme d\u2019un fruit de la passion bien m\u00fbr.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il y a des passions fruit\u00e9es dont on se passerait bien de go\u00fbter.<\/p>\n<p align=\"justify\">Peu \u00e0 peu les vagues s\u2019apaisaient. J\u2019enlevais ma chemise sur laquelle ma barbe go\u00fbtait et m\u2019y appuyait un temps infini. Mes avant-bras \u00e9taient tremp\u00e9s, plus encore que si je sortais de la douche.<\/p>\n<p align=\"justify\">Une douche. Il fallait que je prenne une douche. J\u2019expulsais la marronie occidentale par le fond et me refagottai tant bien que mal.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019allais sortir, revenir dans le monde des hommes et m\u2019affirmer bien vivant encore. J\u2019\u00e9tais p\u00e2lichon. \u00c9trangement, mon air hallucin\u00e9 devait avoir pris davantage de contenance lorsque j\u2019avais perdu la mienne. En passant sous les sorties d\u2019air conditionn\u00e9, une goutte d\u2019eau glac\u00e9e me tomba dans la nuque et par\u00fbt, elle, donner vie au froid qui rampait sur ma peau.<\/p>\n<p align=\"justify\">Boire, je devais boire. Me doucher, boire et me doucher. Prendre la bouteille, elle paraissait lourde. Chercher le savon, attraper un cale\u00e7on quelque part dans une des innombrables pochettes plastiques qui compartimentent mon sac, retrouver la serviette minuscule qui s\u00e9chait au-dessus de quelqu\u2019un d\u2019autre \u00e0 l\u2019un de mes emplacements pr\u00e9c\u00e9dents. Sur ce bateau, je pouvais pr\u00e9tendre \u00e0 la palme de la d\u00e9sorganisation. Ou du moins de l\u2019\u00e9talement. Mon sac \u00e9tait ouvert de toute part et 4-5 sacs plastiques l\u2019entouraient, renfermant qui mes baskets, qui une saucisse solitaire d\u2019un paquet de deux, des bananes pourrissantes elles aussi aupr\u00e8s d\u2019une carotte que je ne mangerai jamais, tout comme la boite de sardine et le sachet de pain de mie. J\u2019avais mon coin, fi\u00e8rement acquis au milieu du bateau.<\/p>\n<p align=\"justify\">Apr\u00e8s la douche, j\u2019avalais 3 Spasfon p\u00e9rim\u00e9s depuis 2015, en respectant l\u2019\u00e9cart de 2-3 heures qui devait \u00eatre pr\u00e9conis\u00e9 sur la notice d\u2019alors, et grimpais de nouveau dans mon hamac pour essayer de dormir avant que la prochaine vague n\u2019arrive.<\/p>\n<p align=\"justify\">Apr\u00e8s deux fausses alertes espac\u00e9es d\u2019une heure chacune, mon mal s\u2019apaisa. J\u2019allais prendre un caf\u00e9 com leite \u00e0 la cantine o\u00f9 je retrouvais mon poto Antonio. Lui aussi avait \u00e9t\u00e9 mal toute la nuit. \u00c7a l\u2019avait saisi \u00e0 3 heures, au petit-dej des tardifs il se sentait d\u00e9j\u00e0 mieux. Je lui avais propos\u00e9 du fruit de la passion, vous pensez-bien que j\u2019avais essay\u00e9 d\u2019en refiler \u00e0 tout le monde, mais lui comme les autres avait refus\u00e9 poliment.<\/p>\n<p align=\"justify\">En r\u00e9alit\u00e9 il avait bu de l\u2019eau du bateau.<\/p>\n<p align=\"justify\">A c\u00f4t\u00e9 des toilettes il y a deux \u00ab\u00a0souces\u00a0\u00bb d\u2019eau \u00ab\u00a0potable\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0filtr\u00e9e\u00a0\u00bb du fleuve. Avec autant de guillemets, on a un coefficient de variation sur la qualit\u00e9 assez important. Moi aussi, la veille, pour diluer mon jus de citron, j\u2019\u00e9tais all\u00e9 prendre de l\u2019eau pour la premi\u00e8re fois \u00e0 ces fontaines. Ma r\u00e9serve de 4 litres commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019amenuiser et puisque tout le monde s\u2019y abreuvait nuit et jour (puisqu\u2019il y avait deux grosses bonbonnes filtrantes sur le c\u00f4t\u00e9 surtout), ce ne devait pas \u00eatre si p\u00e9rilleux.<\/p>\n<p align=\"justify\">Erreuuuuuur de ma petite \u00e2me sensible.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai pass\u00e9 la plus grande partie de ma journ\u00e9e couch\u00e9 dans mon hamac. Suant. Relevant bri\u00e8vement la t\u00eate pour constater par la fen\u00eatre que nous \u00e9tions \u00e0 pr\u00e9sent dans un bras tr\u00e8s resserr\u00e9 de l\u2019Amazone, et que les berges, plus proches que jamais, \u00e9taient luxuriantes de v\u00e9g\u00e9tation. Apr\u00e8s 4 jours, voil\u00e0 qu\u2019en plus je ratais les paysages les plus int\u00e9ressants. Une vague intestinale m\u2019allongeait de nouveau. Dans ces moments l\u00e0 on r\u00eave d\u2019avoir une personne qui s\u2019occupe de nous. Une maman, un(e) ami(e), une connaissance de voyage qui nous prendrait en piti\u00e9 et serait pr\u00eat(e) \u00e0 nous donner la becqu\u00e9e. Et puis l\u2019on s\u2019en rel\u00e8ve, fi\u00e8rement un peu, estimant que ce n\u2019\u00e9tait pas si grave que \u00e7a, que c\u2019\u00e9tait effectivement juste un mauvais moment \u00e0 passer. \u00c7a nous apprend \u00e0 prendre soin de nous, de notre corps, \u00e0 savoir ce qu\u2019il faut faire, s\u2019hydrater surtout, et \u00e0 \u00eatre patient avec soi-m\u00eame. Sans regret, mettre de c\u00f4t\u00e9 ce qu\u2019on avait pr\u00e9vu, et apprendre.<\/p>\n<p align=\"justify\">Vers 16h je r\u00e9ussissais \u00e0 me lever. Il fallait que je boive et que je mange. J\u2019attrapais un vendeur opportun pour lui acheter une pochette de jus d\u2019a\u00e7ai. C\u2019est liquide, plein de vitamines, exactement ce qu\u2019il me fallait. J\u2019emportais mon sachet de muesli, m\u2019installai sur le pont sup\u00e9rieur pour d\u00e9buter ma r\u00e9hydratation par un vrai petit d\u00e9jeuner bien m\u00e9rit\u00e9, et regardais d\u00e9filer comme les autres les berges d\u2019une for\u00eat tropicale \u00e0 moiti\u00e9 engloutie. De temps \u00e0 autres, un village compos\u00e9 de quelques maisons sur pilotis rompait l\u2019horizon vert. Des indig\u00e8nes sautaient alors dans leur petit canot \u00e0 pagaie ou \u00e0 moteur, le plus souvent des femmes ou des enfants, et s\u2019avan\u00e7aient vers notre grosse barque filante, dans l\u2019espoir qu\u2019un passager ou deux leur lance un sac plastique plein de v\u00eatements ou de jouets pour les enfants.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je n\u2019ai pas vu un seul passager lancer un tel colis. Les enfants repartaient alors bredouilles, pagayant dans le sens inverse vers leur vie sur pilotis. Leur petite pirogue, dont il paraissait souvent manquer un morceau, tanguait dans les vagues produites par notre passage. Th\u00e9orie du ruissellement bien avare pour une civilisation qui ne fait que passer et ch\u00e9rit ce qui circule.<\/p>\n<div id=\"attachment_780\" style=\"width: 1034px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-780\" class=\"size-large wp-image-780\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1683-1024x768.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1683-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1683-300x225.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1683-768x576.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1683-500x375.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1683-1000x750.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><p id=\"caption-attachment-780\" class=\"wp-caption-text\">Ils ne sont pas compl\u00e8tement coup\u00e9s de la ville. On a crois\u00e9 le bateau \u00e9cole<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On se rapproche de la rive parfois. Un arbre ressemble \u00e0 un brocoli g\u00e9ant.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":786,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,21],"tags":[23,29],"class_list":["post-797","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecrits","category-le-vent-voyageur","tag-bresil","tag-ecrits"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/797","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=797"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/797\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":804,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/797\/revisions\/804"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/786"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=797"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=797"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=797"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}