{"id":767,"date":"2017-10-30T22:48:21","date_gmt":"2017-10-30T21:48:21","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=767"},"modified":"2017-11-07T01:07:28","modified_gmt":"2017-11-07T00:07:28","slug":"amazon-star-1-letoile-flottante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2017\/10\/30\/amazon-star-1-letoile-flottante\/","title":{"rendered":"Amazon Star (1) &#8211; l&#8217;Etoile flottante"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">J\u2019\u00e9cris sur le pont arri\u00e8re du bateau. <!--more-->Il y a des tables et des chaises, une prise \u00e9lectrique pour brancher ordinateur portable et\/ou t\u00e9l\u00e9phone. Ce pourrait \u00eatre parfait sans les baffles qui diffusent du forro pour, j\u2019imagine, couvrir le bruit du moteur. Mais cette couverture est partielle, l\u2019un et l\u2019autre trop forts ou au contraire pas assez, \u00e9mettant sur des bandes distinctes. Je pr\u00e9f\u00e9rerais largement le seul bruit du moteur moi. Il ne fait pas tr\u00e8s chaud, autour de 27, mais tr\u00e8s humide. Un petit vent souffle, r\u00e9sultat s\u00fbrement de notre vitesse excessive (nous progressons \u00e0 environ 15 km\/h) et du boulevard sublime qui nous accueille\u00a0: L\u2019Amazone.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le paysage est tout ce qu\u2019il y a de r\u00e9p\u00e9titif. Devant nous, de l\u2019eau, derri\u00e8re nous, de l\u2019eau, sur les c\u00f4t\u00e9s, pareil. Ce n\u2019est pas l\u2019oc\u00e9an mais c\u2019est tout comme. Les berges plus ou moins lointaines n\u2019offrent pas suffisamment de divertissement pour retenir l\u2019\u0153il qui s\u2019y attarde en glissant d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre de l\u2019horizon. Le ciel offre une impressionnante palette gris-bleu, ponctu\u00e9e par endroits de filets de lumi\u00e8re beiges. Nous croisons de temps \u00e0 autre un petit porte-conteneur. Le dernier naviguait sous pavillon fran\u00e7ais. Selon la distance \u00e0 laquelle nous le croisons, les vagues de son passage peuvent mettre plusieurs centaines de m\u00e8tres \u00e0 nous atteindre. On tangue alors d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre comme si la g\u00e9ographie s\u2019\u00e9tait enfin mise d\u2019accord avec la platitude de l\u2019horizon et nous offrait une portion maritime au c\u0153ur de ce d\u00e9sert fluvial.<\/p>\n<div id=\"attachment_781\" style=\"width: 1034px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-781\" class=\"wp-image-781 size-large\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1691-1024x768.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1691-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1691-300x225.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1691-768x576.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1691-500x375.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1691-1000x750.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><p id=\"caption-attachment-781\" class=\"wp-caption-text\">J&#8217;exag\u00e8re, on voyait mieux les berges que \u00e7a.<\/p><\/div>\n<p align=\"justify\">La nuit tombante, l\u2019aura bleut\u00e9e des berges lointaines contaminent jusqu\u2019aux eaux o\u00f9 l\u2019on fraye. Les pentes d\u2019herbe douce, les b\u0153ufs qui paissent et les cabanes sur pilotis s\u2019estompent alors dans le fum\u00e9 color\u00e9 de la dense foliation qui les enserre.<\/p>\n<p align=\"justify\">Parfois l\u2019on s\u2019arr\u00eate. Les escales sont plus ou moins longues mais durent g\u00e9n\u00e9ralement une petite demi-heure. Certains passagers descendent, laissant \u00e0 des endroits strat\u00e9giques quelque espace suppl\u00e9mentaire que les voisins ou les observateurs avis\u00e9s s\u2019empressent d\u2019occuper, tandis que d\u2019autres montent, et cherchent en vain un coin o\u00f9 s\u2019installer. G\u00e9n\u00e9ralement ils ne trouvent pas et viennent s\u2019installer pr\u00e8s de moi.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et puis il y a les travailleurs temporaires. Les hommes en bleu qui proposent de porter les bagages des descendants\/ascendants, et les vendeurs, qui proposent le reste. Tout le reste.<\/p>\n<p align=\"justify\">Au d\u00e9part de Manaus, le bateau est rempli de vendeurs ambulants tra\u00eenant des tancarvilles surcharg\u00e9s d&#8217;articles \u00e9lectroniques. Des batteries portables, des c\u00e2bles, des cl\u00e9s USB, cartes sd, chargeurs et lampes \u00e9lectriques, c\u00f4toient d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 les shorts t-shirt, portables, cadenas et cordes de hamac de l&#8217;autre. Il y a de tout. Sur un autre ce sont des brosses \u00e0 dent toutes plus multicolores les unes que les autres, des chouchous plus moelleux que le coton d&#8217;\u00e9lastane v\u00e9ritable avec lequel ils sont fabriqu\u00e9s, des boucles d&#8217;oreilles en toc plus brillantes et r\u00e9sistantes qu&#8217;un diamant v\u00e9ritable. On se croirait dans un entrep\u00f4t chinois sponsoris\u00e9 par la super acad\u00e9mie du doublement superlatif. Chacun tente de vendre, de rep\u00e9rer, de s&#8217;implanter. Des hommes attendent les voyageurs sur le pont principal pour les mener \u00e0 un emplacement de hamac et finalement leur demander ce qu&#8217;ils souhaitent manger pour midi. C&#8217;est de la socialisation \u00e0 haute vitesse. B\u0153uf ou poulet ?<\/p>\n<p align=\"justify\">Je r\u00e9ponds \u00e0 mon pr\u00e9tendant que j&#8217;ai de la nourriture. Que je mangerai peut-\u00eatre demain. Peut-\u00eatre apr\u00e8s demain. Comme un serpent, je mange peu, et pr\u00e9f\u00e8re quand c&#8217;est le cas, engloutir mes proies vivantes. J&#8217;ai pas les mots du bon client. Je sens son c\u0153ur vaciller entre deux tentations. Me convaincre de manger au risque de perdre son temps, ou faire son deuil des trois derni\u00e8res minutes pour tenter sa chance avec un autre.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les femmes ne sont pas en reste, mais dans des secteurs diff\u00e9rents, forc\u00e9ment. Qu&#8217;est ce que l&#8217;on pourrait dire si l&#8217;on voyait l&#8217;une d&#8217;entre elle vendre des chargeurs, des lampes \u00e9lectriques ou des cordes de hamac ? La soci\u00e9t\u00e9 br\u00e9silienne est bien trop puritaine pour confier autant d&#8217;objets phalliques entre les mains de demoiselles tr\u00e8s certainement encore vierges. Alors elles portent des toiles couvertes de bijoux, principalement des bagues en cuivre, zinc, bronze, ou tout ce qui peut de pr\u00e8s ou de loin prendre la couleur jaune, ainsi que des caisses remplies de chewing gum et de cigarettes.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans les bus, des gens paraissant pr\u00eacher dieu, narrent des histoires familiales \u00e0 briser le plus petit et le plus endurci des c\u0153urs pour vendre des plaquettes de chewing gum bons pour le c\u0153ur la vue et les probl\u00e8mes d&#8217;\u00e9rection qui ressemblent comme deux gouttes d&#8217;eau \u00e0 des m\u00e9dicaments. Les citadins ballott\u00e9s ignorent le plus souvent ces pr\u00e9dicateurs bucco-dentaires.<\/p>\n<p align=\"justify\">En regardant le pauvre bonhomme descendre du bus, quarantenaire, un visage rondouillet, des morceaux de cire qui cro\u00fbtassent dans les oreilles et un pantalon de costume qui se veut neuf mais qui commence \u00e0 s&#8217;effilocher sur l&#8217;\u00e2cre salet\u00e9 des pav\u00e9s dont ses chaussures de gros cuir projettent l&#8217;eau noire, je me demande comment ces personnes (sur)vivent. Qui ach\u00e8te ces choses qui se vendent ?<\/p>\n<p align=\"justify\">En France, acheter dans la rue est une activit\u00e9 risqu\u00e9e. On ne sait pas tr\u00e8s bien d&#8217;o\u00f9 vient la marchandise, si elle fonctionne ou non. Rogner sur le prix revient bien souvent \u00e0 tailler dans le vif de la qualit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Au Br\u00e9sil, comme en Asie, la culture de la rue est encore tr\u00e8s forte. \u00c7a commence par la nourriture, des choses frites qui s&#8217;ach\u00e8tent pour 2-3 reais \u00e0 de mini-\u00e9choppes sur le trottoir, les cigarettes, les tickets de loterie, et se poursuit avec tous les objets du quotidien. Les vendeurs de rue sont bien souvent des micro-entrepreneurs qui n&#8217;ont pas suffisamment de moyens pour ouvrir une boutique. Pour les passants, bombard\u00e9s en permanence d&#8217;incitations \u00e0 consommer, acheter une huile de massage \u00e0 moiti\u00e9 prix ou un \u00e9ni\u00e8me chargeur de secours qui s&#8217;av\u00e9rera ne plus marcher au bout de deux jours, revient bien souvent \u00e0 soulager un d\u00e9sir d&#8217;appartenir \u00e0 cet \u00e9lan national de consommation qu&#8217;\u00e0 un r\u00e9el besoin. L&#8217;objet, d&#8217;un co\u00fbt unitaire souvent d\u00e9risoire, assure que l&#8217;acheteur est toujours dans la &#8220;course&#8221;, distillant \u00e0 mon sens autant d&#8217;espoir et d&#8217;adr\u00e9naline qu&#8217;un jeu \u00e0 gratter.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00c0 d\u00e9faut de boutiques, certains payent leur pignon de rue, \u00e0 l&#8217;instar de Marcos rencontr\u00e9 dans un parc hier soir.<\/p>\n<p align=\"justify\">Marcos \u00e9tait assis sur une feuille de journal lorsqu&#8217;il m&#8217;interpella. Puisque celle-ci ne l&#8217;aurait pas support\u00e9\u00a0 d&#8217;elle m\u00eame tr\u00e8s longtemps &#8211; Marcos est un humano\u00efde de corpulence moyenne &#8211; il avait subtilement gliss\u00e9 un banc public au dessous de cette derni\u00e8re.<\/p>\n<div id=\"attachment_788\" style=\"width: 1034px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-788\" class=\"wp-image-788 size-large\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1563-1024x768.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"768\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1563-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1563-300x225.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1563-768x576.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1563-500x375.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1563-1000x750.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><p id=\"caption-attachment-788\" class=\"wp-caption-text\">Marcos, qui a aussi appris le Jedi.<\/p><\/div>\n<p align=\"justify\">Je ne sais par quelle acuit\u00e9 avait-il remarqu\u00e9 que j&#8217;\u00e9tais \u00e9tranger, toujours est-il qu&#8217;il s&#8217;\u00e9tait empress\u00e9 de savoir d&#8217;o\u00f9 je venais et de me montrer, tel un bon \u00e9l\u00e8ve, qu&#8217;il parlait fran\u00e7ais.<\/p>\n<p align=\"justify\">Par ailleurs, le Br\u00e9sil est assez paradoxal de ce point de vue. Je rencontre un nombre incroyable de br\u00e9siliens parlant fran\u00e7ais, pourtant, tous me disent que leurs compatriotes ont un go\u00fbt peu prononc\u00e9 pour les langues \u00e9trang\u00e8res. Soit j&#8217;ai un fluide particulier pour attirer les francophones (un s\u00e9rum ultra secret d\u00e9velopp\u00e9 par l&#8217;Alliance Fran\u00e7aise), soit ils se foutent bien de ma gueule.<\/p>\n<p align=\"justify\">Marcos parlait bien fran\u00e7ais. Comme bon nombre de Br\u00e9siliens, il avait r\u00e9sid\u00e9 un temps en Suisse (l&#8217;attrait de la Suisse est un autre ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 \u00e9lucider) et appris sur le tas. Son talent pour les langues ne s&#8217;\u00e9tait pas arr\u00eat\u00e9 l\u00e0, faisant de lui le plus grand polyglotte que je n&#8217;avais jamais rencontr\u00e9. \u00c0 la brochette de langue classique (anglais, fran\u00e7ais, espagnol, portugais, italien), Marcos ajoute l&#8217;allemand, le hollandais, le su\u00e9dois et l&#8217;arabe. Il en manque quelques-unes dont je ne me souviens pas. En tout, Marcos parle 12 langues. S\u00fbrement pas aussi parfaitement que le fran\u00e7ais, mais \u00e7a reste impressionnant et d\u00e9passe de loin n&#8217;importe quel coll\u00e9gien qui se targue de savoir dire &#8220;je t&#8217;aime&#8221; en swahili. Il aime apprendre les langues, voil\u00e0 tout. Le soir, il branche ses \u00e9couteurs et bosse son su\u00e9dois dans un vieux bouquin. \u00c7a ne doit pas lui servir tr\u00e8s fr\u00e9quemment, mais il a la fiert\u00e9 d&#8217;\u00e9tonner les touristes scandinaves quand ils pensent pouvoir m\u00e9dire sur la &#8220;grosse dame qui n&#8217;a pas de culotte l\u00e0-bas sur le banc&#8221;, dans leur langue maternelle.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je me crois malin en essayant de deviner sa profession. Il doit faire un tabac en tant que guide touristique. Un type qui parle 12 langues, je ne sais m\u00eame pas si \u00e7a se compte par milliers sur la plan\u00e8te.<\/p>\n<p align=\"justify\">Que nenni ( remarquez comme la structure de la phrase pr\u00e9c\u00e9dente nous am\u00e8ne tout naturellement vers le &#8220;que nenni&#8221;), Marcos surveille un parking et lave des voitures.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le calcul est simple. En tant que guide touristique, il gagne 1200 reais par mois (350\u20ac), alors qu&#8217;en surveillant des voitures pour son propre compte dans une portion de rue pour 2 reais et en proposant un service de lavage \u00e0 25 reais \u00e0 leurs propri\u00e9taires pendant qu&#8217;ils se rendent bien tranquillement au restaurant, il parvient \u00e0 se faire 3700 reais par mois (environ 1000\u20ac, moyennant 70 reais pay\u00e9s \u00e0 la ville pour pouvoir g\u00e9rer les places publiques d&#8217;une portion de rue dans le centre touristique). Il est content de travailler dans le centre, c&#8217;est une zone s\u00fbre, et il a la possibilit\u00e9 de rencontrer des gens du monde entier, et donc de pratiquer ses langues.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et alors qu&#8217;on croit que rien ne s&#8217;ach\u00e8te alors que tout se vend, Luciano, mon voisin de hamac sur mon horizon gauche, se porte acqu\u00e9reur d&#8217;un sublime porte carte que je n&#8217;emm\u00e8nerai pas gratuitement m\u00eame si l&#8217;on me jurait qu&#8217;il avait s\u00e9journ\u00e9 deux semaines dans le slip du prince de Galles.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans la salle o\u00f9 l\u2019on dort il fait froid. Br\u00e9sil oblige, tout espace ferm\u00e9 destin\u00e9 au transport de passagers est condamn\u00e9 \u00e0 souffrir d&#8217;un air conditionn\u00e9 d\u00e9fectueux r\u00e9gl\u00e9 sur -10 degr\u00e9s. C&#8217;est syst\u00e9matique. C&#8217;est le propre des mal\u00e9dictions. En France, la SNCF n&#8217;arrive toujours pas \u00e0 se d\u00e9faire de la mal\u00e9diction qui touche l&#8217;ensemble de ses hauts parleurs. Le syst\u00e8me \u00e9lectrique est neuf, l&#8217;appareillage \u00e9galement, les personnes habilit\u00e9es s&#8217;expriment avec nettet\u00e9, quoique parfois avec de l\u00e9gers accents r\u00e9gionaux, mais rien n&#8217;y fait, le message se distord dans les conduits de la magie noire, et ressort, ou trop faible, ou trop fort, g\u00e9n\u00e9ralement intermittent, entrecoup\u00e9 d&#8217;extraits de la compagnie cr\u00e9ole ou simplement de vide, provenant, on s&#8217;en doute bien, de l&#8217;espace, quelque part entre DY-256-BR et AQ-233.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00c0 mon plus grand bonheur, j&#8217;utilise pleinement mon ensemble seyant pull\/pantalon, d\u00e9laiss\u00e9 ces derni\u00e8res semaines.<\/p>\n<p align=\"justify\">Une punaise qui ne vole pas. C\u2019est rare mais \u00e7a existe. Une toute petite punaise sans ailes, \u00e0 la carapace oblongue, l\u00e9g\u00e8rement incurv\u00e9e sur les c\u00f4t\u00e9s. Une petite citerne de chitine contenant ce je ne sais quoi qui compose les insectes et qui se distingue du bout du doigt de notre propre chair, rouge et rassurante. Cette petite punaise est perch\u00e9e sur la balustrade bleue rouille du bateau. Toutes antennes dehors, elle contemple le soleil couchant qui trace une voie lumineuse sur l\u2019eau de l\u2019Amazone. On dirait une route sur laquelle il vient de pleuvoir. C\u2019est beau, certes, mais en tant que punaise qui ne vole pas, toute cette eau, ce bateau, aussi grand soit-il, au milieu de toute cette eau, je ne suis pas s\u00fbr qu\u2019un soleil couchant, aussi beau soit-il, aussi lumineuse soit la trace qu\u2019il affecte d\u2019orner les eaux pour le bonheur des photographes \u00e0 la petite semaine, aussi magnifique que cela puisse para\u00eetre \u00e0 nos yeux d\u2019hommes qui faisons r\u00e9guli\u00e8rement confiance aux couchers de soleil pour assurer notre apport journalier en jolis paysages, je ne suis pas s\u00fbr qu\u2019elle le contemple v\u00e9ritablement ce coucher de soleil. Comme une \u00e9l\u00e8ve au fond de la classe, elle triche. Elle fait semblant. Elle dresse ses antennes comme l\u2019on garde le stylo \u00e0 la perpendiculaire de la feuille, paraissant \u00e9crire et \u00e9couter toujours, alors que notre bras gauche, si l\u2019on est droitier, droit, si l\u2019on est gaucher, est repli\u00e9 sur la table et s\u2019ankylose en un oreiller d\u00e9licieusement somnolent. Car elle panique de ne pas savoir voler et d\u2019avoir embarqu\u00e9 sur ce gros bateau en plein milieu de l\u2019eau. Elle, elle se maudit d\u2019avoir grimp\u00e9 si haut pour ne pouvoir contempler que son propre emprisonnement, sa fin, si proche.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ou alors, elle a des ailes, mais celles-ci sont soigneusement repli\u00e9es sous cette carapace qui donne \u00e0 tout le monde l\u2019impression qu\u2019elle n\u2019en a pas. Une carapace bien pratique, qui lui permet de r\u00e9pondre non sans cligner des yeux quand on lui demande si elle a des ailes. Une carapace qui flouerait m\u00eame un observateur tr\u00e8s attentif.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans ce cas, elle contemplerait ce coucher de soleil peut-\u00eatre comme un \u00e9ph\u00e9m\u00e8re le contemple, dressant lui aussi ce qu\u2019il a de membres ant\u00e9rieurs surnum\u00e9raires pour applaudir un bon coup, \u00e0 la cantonade, \u00e0 la mani\u00e8re des groupes de parole. Saluer l\u2019effort individuel et collectif pour parvenir au r\u00e9sultat que l\u2019on sait, applaudir un bonne fois pour toute ses amis les \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et le bon dieu cr\u00e9ateur qui les gratifie d\u2019un coucher de soleil rougeoyant apr\u00e8s une vie pleine de rebondissements. Dire \u00ab\u00a0Chapeau l\u2019artiste\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0A la revoyure\u00a0\u00bb, vraisemblablement de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Applaudir pour se rass\u00e9r\u00e9ner aussi, sentir le doux contact de ses antennes entre elles et savoir que l\u2019on existe, encore, pour quelques minutes de plus au moins. Fin de partie comme on dit. Apr\u00e8s, le grand Rien.<\/p>\n<p align=\"justify\">En voyant passer une de ces longues barges \u00e0 deux plateaux pleines de troncs, je me rends compte qu\u2019il est assez dur d\u2019\u00e9duquer un arbre. A vrai dire, ceux-ci ont tr\u00e8s tr\u00e8s peu de m\u00e9moire. \u00ab\u00a0Debout\u00a0\u00bb est ma\u00eetris\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement assez t\u00f4t. Mais une fois qu\u2019ils apprennent \u00ab\u00a0couch\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb, impossible de le leur faire oublier. Ils semblent r\u00e9tifs \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019apprendre quoique ce soit d\u2019\u00e9bouriffant. On les \u00e9loigne alors de leurs racines pour casser l\u2019effet de groupe, et on les place au milieu de l\u2019eau pour leur faire peur, mais rien n\u2019y fait. Ils sont t\u00eatus comme des souches.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le reflet du soleil sur l\u2019eau dessine des lisi\u00e8res de pays qui s\u2019embrasent. Les cr\u00eates de vagues s\u2019incendient par endroits et s\u2019apaisent \u00e0 d\u2019autres. Sur les berges, une brume impromptue embrasse les falaises de terre rouge qui s\u2019effritent ou se couvrent d\u2019une verdure omnipr\u00e9sente. Une dense foliation cingl\u00e9e sans r\u00e9pit par le soleil et la pluie. Les plantes n\u2019ont pas d\u2019autres choix que de pousser et la verdure de verdoyer.<\/p>\n<p align=\"justify\">Au d\u00e9tour d\u2019un virage, la terre s\u2019aventure dans l\u2019eau \u00e0 mesure que le bateau progresse et le d\u00e9passe. Les falaises qui se r\u00eavent ac\u00e9r\u00e9es coupent alors l\u2019horizon et la ligne solaire. Pendant un instant, il semble que la cicatrice orange du fleuve persiste et s\u2019\u00e9tende comme une flaque de peinture sur la route qu\u2019un pneu \u00e9clabousse. La terre l\u2019ayant bris\u00e9e s\u2019en borde les flancs. On s\u2019attend alors \u00e0 la voir se diluer toujours plus en avant, \u00e0 s\u2019accoler de proche en proche \u00e0 tout ce pan de falaise, \u00e0 voir l\u2019horizon se teinter tout entier de lumi\u00e8re par ce proc\u00e9d\u00e9 in\u00e9dit et si peu naturel.<\/p>\n<p align=\"justify\">On s\u2019attend \u00e0 ce que la Terre oublie ses lois et ob\u00e9isse seulement \u00e0 ce que notre \u0153il voit. A ce que la lumi\u00e8re se fasse liquide, et l\u2019horizon un jeu de perspective. A ce qu\u2019elle nous complaise une fois seulement, nous montre que la magie de l\u2019instant, qu\u2019un r\u00eave \u00e9veill\u00e9, puisse d\u00e9teindre sur la r\u00e9alit\u00e9 comme une flaque de peinture.<\/p>\n<p align=\"justify\">On s\u2019y baignerait d\u2019all\u00e9gresse si c\u2019\u00e9tait le cas, si elle c\u00e9dait \u00e0 notre requ\u00eate silencieuse. On en pleurerait de joie. Heureux non pas de voir ce que l\u2019on voit, mais de savoir que nous reformons le monde, que ce mirage si personnel, s\u2019\u00e9tale sur le vrai sans y laisser de grossi\u00e8res t\u00e2ches.<\/p>\n<p align=\"justify\">Que l\u2019oasis aper\u00e7u n\u2019existait pas, mais qu\u2019apr\u00e8s tout, pourquoi pas.<\/p>\n<p align=\"justify\">Alors voil\u00e0, maintenant, il existe.<\/p>\n<p align=\"justify\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-777 size-large\" src=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1611-1024x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"1024\" srcset=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1611-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1611-150x150.jpg 150w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1611-300x300.jpg 300w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1611-768x768.jpg 768w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1611-70x70.jpg 70w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1611-500x500.jpg 500w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1611-800x800.jpg 800w, https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/IMG_1611-1000x1000.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/p>\n<p align=\"justify\">Qui fume sur l\u2019harmattan\u00a0?<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre sur le bateau de croisi\u00e8re de Pok\u00e9mon. Je ne me perds pas dans les couloirs, tout est bleu, blanc ou rouge. Il est presque 17h. Je suis r\u00e9veill\u00e9 depuis 6h du matin, mais la journ\u00e9e est pass\u00e9e rapidement. On dort, on mange, et on discute. A intervalles r\u00e9guliers, on s\u2019arr\u00eate dans une ville, parfois pour 10 minutes, parfois pour pr\u00e8s d\u2019une heure comme la derni\u00e8re o\u00f9 la police militaire est mont\u00e9e \u00e0 bord pour fouiller le bateau \u00e0 la recherche de drogue. Ma voisine me dit que \u00e7a ne lui \u00e9tait jamais arriv\u00e9. S\u00fbrement une d\u00e9nonciation. En voyant le bordel de mon sac le policier a abandonn\u00e9 la fouille presque imm\u00e9diatement. Le passeport fran\u00e7ais a d\u00fb jouer lui aussi.<\/p>\n<p align=\"justify\">La musique sur le pont sup\u00e9rieur officie semble-t-il de 10h apr\u00e8s la messe \u00e0 tard. Je me r\u00e9fugie \u00e0 l\u2019autre bout du bateau ou sur le pont inf\u00e9rieur o\u00f9 il n\u2019y a personne si ce n\u2019est quelques voitures (qui ne sont pas vraiment des personnes lorsqu\u2019elles sont vides), bien qu\u2019il y ait apparemment un cercueil dans l\u2019une d\u2019entre elles, ou sous les b\u00e2ches \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des tuyaux, ce qui relance de plus belle le d\u00e9bat sur \u00ab\u00a0les voitures sont-elles des personnes\u00a0?\u00a0\u00bb. Je ne sais pas exactement o\u00f9 il est. J\u2019aimerais bien le trouver pour aller en toucher le bois. Laisser glisser mes doigts sur le vernis et saisir les poign\u00e9es dor\u00e9es comme si j\u2019allais en soulever la porte. Au pont inf\u00e9rieur, se trouve un bureau massif o\u00f9 le capitaine et ses lieutenants v\u00e9rifient les tickets des passagers \u00e0 l\u2019embarquement. Il y a un si\u00e8ge de bureau avec 2 roulettes cass\u00e9es. C\u2019est l\u00e0 que je m\u2019installe pour \u00e9crire, dans le ronron du moteur. Un ronron de pressoir d\u2019aci\u00e9rie plus que de chaton. Un ronron qui donne l\u2019impression de naviguer sur un lit de pierres plut\u00f4t que sur de l\u2019eau. A proximit\u00e9, une prise \u00e9lectrique me permet de recharger mon t\u00e9l\u00e9phone et mon ordinateur loin des prises \u00ab\u00a0publiques\u00a0\u00bb au pont sup\u00e9rieur, souvent bond\u00e9es et peu commodes.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je suis pass\u00e9 ma\u00eetre dans l\u2019art de rep\u00e9rer des prises \u00e9lectriques esseul\u00e9es. Hier, c\u2019\u00e9tait la machine \u00e0 laver. Deux filles m\u2019avaient rejoint pour en profiter \u00e9galement. Il faut croire que l\u2019astuce a \u00e9t\u00e9 \u00e9vent\u00e9e car aujourd\u2019hui le fil a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9. Derri\u00e8re moi, deux caisses contiennent un chien et un chat. Chaque fois que la ma\u00eetresse vient voir le chat, je suis bon pour 10 minutes de miaulements d\u00e9chirants lorsqu\u2019elle s\u2019en va.<\/p>\n<p align=\"justify\">La manette pour remonter ou baisser le si\u00e8ge est cass\u00e9e. Je me sens comme un nain accoud\u00e9 \u00e0 la table. A l\u2019embarquement je suppose que c\u2019\u00e9tait le si\u00e8ge du capitaine et que les lieutenants \u00e9taient assis sur des chaises en plastique blanc, dont le bateau \u00e9tait rempli quand nous sommes arriv\u00e9s. Je dis \u00ab\u00a0\u00e9tait\u00a0\u00bb parce que ce n\u2019est plus vraiment le cas.<\/p>\n<p align=\"justify\">A suivre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019\u00e9cris sur le pont arri\u00e8re du bateau.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":783,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,21],"tags":[],"class_list":["post-767","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecrits","category-le-vent-voyageur"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/767","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=767"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/767\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":802,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/767\/revisions\/802"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/783"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=767"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=767"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=767"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}