{"id":1207,"date":"2018-11-08T20:41:42","date_gmt":"2018-11-08T19:41:42","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=1207"},"modified":"2018-11-08T20:41:42","modified_gmt":"2018-11-08T19:41:42","slug":"papouilles-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2018\/11\/08\/papouilles-4\/","title":{"rendered":"Papouilles (4)"},"content":{"rendered":"<p>Je sors parfois une chaise sur le perron. Il est \u00e9troit, c\u2019est plus un trottoir qu\u2019un perron d\u2019ailleurs. Le dernier ma\u00e7on \u00e0 avoir vu ce b\u00e9ton liquide y a inscrit la date. Elle n\u2019est pas si ancienne, mais le perron fait vieux, ou le trottoir, c\u2019est le b\u00e9ton qui veut \u00e7a. Sortir sa chaise devant sa maison pour s\u2019y assoir, simplement, prendre le soleil et regarder passer les chats quand les voitures manquent \u00e0 l\u2019appel et que les gens des environs ont d\u00e9j\u00e0 tous jet\u00e9 leur verre dans la benne proche. \u00c7a fait vieux aussi. Je m\u2019en accommode comme d\u2019un ciel bleu en novembre. Je sors ma chaise et je m\u2019assois, torse nu quand il fait tr\u00e8s beau, quand l\u2019heure est propice. Apr\u00e8s 15h le soleil passe derri\u00e8re la ligne des montagnes. L\u2019ombre engloutit la vall\u00e9e \u00e0 la vitesse d\u2019un cheval qui ne se presse pas, bien que les nuages le cravachent parfois, car il conna\u00eet la route. C\u2019est une ombre docile, de centre \u00e9questre. Elle n\u2019a peut-\u00eatre m\u00eame pas encore remarqu\u00e9 qu\u2019une petite ville blanche avait pouss\u00e9 au creux de sa vall\u00e9e. Les temp\u00e9ratures baissent imperceptiblement puis de plus en plus perceptiblement \u00e0 mesure que la brise rafraichissante se fait franchement fra\u00eeche, puis froide. Alors ce qui n\u2019\u00e9tait que perceptible devient s\u00fbr, on cr\u00e9e de belles id\u00e9es ainsi. Inutile de sortir la chaise \u00e0 cette heure. Il faut rentrer, ou marcher un brin, passer par la rue Diom\u00e8de et prendre \u00e0 droite vers l\u2019\u00e9glise. Le soleil s\u2019y repose l\u00e0-bas encore un instant. Pour ne rien perdre du panorama, de la vue o\u00f9 foisonnent le vert p\u00e2le des oliviers ; le cimeti\u00e8re, plus bas, dont la seule grande porte blanche d\u00e9passe ; et la mer, d\u00e9finitivement bleue, encore plus bas, deux bancs ont \u00e9t\u00e9 install\u00e9s l\u00e0, au pied d\u2019un olivier. Ici, on ne peut pas faire autrement, on s\u2019assoit toujours au pied d\u2019un olivier. C\u2019est \u00e0 croire qu\u2019apr\u00e8s plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, les noyaux saturent la terre. Les oliviers qui poussent au milieu de la route, les agents de la voirie les coupent. Il en va de m\u00eame pour ceux qui s\u2019accrochent aux d\u00e9bris de graviers dans les caniveaux et tentent d\u2019y trouver un peu de terre. Au bout d\u2019un moment, ils poussent directement en forme de bancs, sans passer par le chapitre bois. Les vieux qui vivent en bas, au milieu des troncs brun p\u00e2le, tordus, comme si l\u2019arbre pour mieux durer s\u2019arc-boutait sur le temps m\u00eame, et qui s\u2019essoufflent \u00e0 monter la colline, s\u2019asseyent un temps avant la messe. Ces vieux soupent de l\u2019olive, noient l\u2019aubergine, la tomate et le poisson dans son huile. Si leur pain est si fade, c\u2019est pour mieux rendre la fleur du fruit, son amertume grasse. Ils sont faits du m\u00eame bois, tordus eux-aussi, arc-bout\u00e9s sur leur canne de noyer tarabiscot\u00e9. Leurs pores sont trop secs pour suer dans la c\u00f4te de l\u2019\u00e9glise, mais il flotte malgr\u00e9 tout derri\u00e8re eux une saveur \u00e9pic\u00e9e, l\u2019amertume d\u2019un fruit ; c\u2019est leur vieillesse qui n\u2019en finit pas de murir. Sur ces deux bancs d\u2019o\u00f9 l\u2019on peut surveiller le parvis de l\u2019\u00e9glise tout en respirant la mer, il fait bon tricoter. Les voitures sont rares dans notre dos. On ne regarde pas forc\u00e9ment le paysage ; les oliviers ; le cimeti\u00e8re qui se tapit ou dispara\u00eet bien malgr\u00e9 lui ; et la mer, si bleue, immense, qui termine l\u2019horizon comme un travail fastidieux que personne \u00e0 part elle n\u2019a le courage d\u2019entreprendre, mais il fait bon d\u2019\u00eatre l\u00e0, de voir l\u2019ombre s\u2019approcher aussi lentement et s\u00fbrement qu\u2019une vieille g\u00e9nisse de r\u00e9forme dans les p\u00e2tures normandes. C\u2019est que tout est plat, pour l\u2019ombre. On passe maille apr\u00e8s maille, assurant tranquillement d\u2019une main, puis l\u2019autre, que l\u2019ouvrage coulisse, concentr\u00e9 sans l\u2019\u00eatre, au bel-vedere (beau-voir) sans vraiment regarder.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re fois que je me suis install\u00e9 sur ma chaise, au soleil, sur mon b\u00e9ton de trottoir de perron, j\u2019ai \u00e0 peine eu le temps de calculer ce que j\u2019allais gagner en vitamine D qu\u2019un amas plumeux s\u2019est abattu sur la route \u00e0 trois m\u00e8tres de moi. Un faucon se tenait bien droit, me regardant les yeux dans les yeux. Il enfon\u00e7ait n\u00e9gligemment ses pattes dans le dos d\u2019un pigeon qu\u2019il avait attrap\u00e9 au vol alors que celui-ci pensait s\u2019\u00e9chapper du murier de la terrasse. On ne s\u2019\u00e9chappe pas comme \u00e7a du murier de la terrasse. Combien d\u2019enfants avant lui se sont empal\u00e9s sur nos grilles ? Le faucon n\u2019avait eu qu\u2019\u00e0 se laisser tomber de tout son poids sur la bedaine gris-bleu qui frappait d\u00e9sormais le bitume avec une certaine mollesse c\u00e9r\u00e9brale, comme les poules qui continuent \u00e0 p\u00e9daler dans le vide apr\u00e8s qu\u2019on les ait prises. Le faucon m\u2019a regard\u00e9 une seconde qui en parut trois, et s\u2019envola de son c\u00f4t\u00e9. Le pigeon ne demanda pas son reste et partit dans l\u2019autre sens comme s\u2019il ne s\u2019\u00e9tait rien pass\u00e9. Il n\u2019y a que les vieux assis sur leurs chaises sur leur perron qui voient ce genre de chose.<\/p>\n<p>Plus bas, dans la pente, les ch\u00e8vres fouillent le recoin des racines \u00e0 la recherche d\u2019un brin d\u2019herbe ou d\u2019\u00e9pine. Leurs clochettes tintent \u00e0 intervalles r\u00e9gulier. Presque inaudibles dans le bruit du jour, elles visitent mes nuits et envahissent virtuellement le salon, app\u00e2t\u00e9es par les rideaux ou ces tableaux si laids.<\/p>\n<p>Je ferme \u00e0 double tour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je sors parfois une chaise sur le perron. Il est \u00e9troit, c\u2019est plus un trottoir qu\u2019un perron d\u2019ailleurs. Le dernier ma\u00e7on \u00e0 avoir vu ce b\u00e9ton liquide y a inscrit la date. Elle n\u2019est pas si ancienne, mais le perron fait vieux, ou le trottoir, c\u2019est le b\u00e9ton qui veut \u00e7a. 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