{"id":1203,"date":"2018-10-16T15:33:58","date_gmt":"2018-10-16T13:33:58","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=1203"},"modified":"2018-10-16T15:39:19","modified_gmt":"2018-10-16T13:39:19","slug":"papouilles-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2018\/10\/16\/papouilles-3\/","title":{"rendered":"Papouilles (3)"},"content":{"rendered":"<p>Le coiffeur s\u2019appelle Rafaele.<\/p>\n<p>Le boulanger s\u2019appelle Rafaele.<\/p>\n<p>Et m\u00eame le vieux \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez nous qui laisse tra\u00eener ses trois roquets dans la rue, dont l\u2019un, encore chiot, est une sorte de peluche innommable au poil sable de b\u00e2tard, mais n\u00e9anmoins adorable, s\u2019appelle Rafaele.<\/p>\n<p>Chaque soir, des dizaines de vieux hommes entre 60 et 80 ans prennent possession du cours central de la ville. Ils s\u2019assoient sur les bancs, les rebords des bacs \u00e0 fleur, les trottoirs ou des chaises qu\u2019ils ram\u00e8nent de chez eux en toute impunit\u00e9. Certains restent debout, font le piquet, aux aguets. Ce sont souvent les plus jeunes. J\u2019en ai entendu quelques-uns s\u2019interpeller en passant, et surtout, je ne vois parmi eux aucun de nos Rafaeli. Je suis maintenant quasiment s\u00fbr qu\u2019il s\u2019agit du gang des Giovanni.<\/p>\n<p>Pas si Giovane pour des Giovanni vous pourriez me dire. Je dis \u00ab\u00a0Pas mal\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0J\u2019aurais pu la faire\u00a0\u00bb. Mais personne ne s\u2019aventure \u00e0 leur chercher des noises, ici. Pas m\u00eame la police qui roule au pas dans cette rue majoritairement pi\u00e9tonne. Ils font pas les fanfarons \u00e7a c\u2019est s\u00fbr. Ils ont la vitre ouverte dans leur grand costume blanc de fusilier de sous-marin, avec des \u00e9paulettes et des m\u00e9dailles. On sait plus lequel est le capitaine du navire tellement que \u00e7a brille. Les poliziotti sont pas fous, ils restent bien \u00e0 l\u2019abri de leur machine et saluent un Giovanni ou deux d\u2019un coup de klaxon qui les excite comme des puces. Ils tambourinent le trottoir de leur canne de noyer. Faut les voir se taper dans les c\u00f4tes, pas trop fort, et rigoler en patois. On dirait un d\u00e9fil\u00e9 de gueules cass\u00e9es devant un parterre de g\u00e9n\u00e9raux s\u00e9niles, difficile de savoir qui se fend le plus la poire des autres, et pendant ce temps, les jeunes font leurs conneries, ach\u00e8tent des clopes au distributeur, se barrent en courant un ballon sous le coude, et les femmes marchent vite en lignes droites sans demander leur reste, quel que soit leur \u00e2ge \u00e0 elle. C\u2019est impressionnant une soixantaine de vieux comme \u00e7a qui colonise le village et mate toutes les paires de miches qui passent comme une arm\u00e9e en campagne. Des troupes pas bien vaillantes mais toujours mena\u00e7antes. Une bande d\u2019\u00e9clop\u00e9s la pipe au bec.<\/p>\n<p>Le Rafaele boulanger, celui qui apprend le \u00ab\u00a0slave\u00a0\u00bb parce qu\u2019il aime bien les for\u00eats Bi\u00e9lorusses, m\u2019a dit qu\u2019ils nous regardaient pas m\u00e9chamment, j\u2019ai failli m\u2019\u00e9touffer, un Rafaele qui d\u00e9fendait un Giovanni, qu\u2019est-ce qu\u2019il avait \u00e0 y gagner\u00a0? C\u2019\u00e9tait pas sa famille. Subissait-il des pressions\u00a0? Forc\u00e9ment, je veux dire\u2026 j\u2019aurais d\u00fb m\u2019en douter. Le Rafaele coiffeur les salue tous aussi d\u00e8s qu\u2019il peut. J\u2019ai raval\u00e9 ma hargne envers les Giovanni et lui ai souri d\u2019un regard triste pour consoler sa peine. Je me suis retourn\u00e9 les cils en yeux de biche \u00e9plor\u00e9e par empathie pour ce bon vieux Rafaele qui me coupait les cheveux du c\u0153ur en sept. \u00c7a devait pas \u00eatre facile tous les jours d\u2019avoir personne \u00e0 qui parler. L\u2019omerta est plus forte dans les petits villages de campagne comme celui-ci, tout le monde se conna\u00eet. Parler mal de la famiglia des Giovanni, revient \u00e0 dessiner les plans de son propre cercueil et commencer le produit en croix pour les d\u00e9penses. \u00ab\u00a0Pas m\u00e9chamment\u00a0\u00bb qu\u2019il disait, qu\u2019ils \u00e9taient pas m\u00e9chants dans le fond, juste nombreux, juste curieux, ils se rendaient peut-\u00eatre m\u00eame pas compte de l\u2019impression que \u00e7a nous faisait \u00e0 nous de voir autant de vieux nous zieuter le poil. Ils cherchaient juste \u00e0 deviner de quel pays qu\u2019on venait. Selon Rafaele, \u00e7a s\u2019arr\u00eatait l\u00e0.<\/p>\n<p>Moi, je les voyais bien scanner les minettes de haut en bas comme s\u2019ils avaient des visions X.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 c\u2019\u00e9tait que tous les Tonino, les Sergio, les Ernesto, les Matteo, les Danilo et les Bartolomeo, tous les Antonino, les Benito, les Celestino, Les Francesco, les Massimo, les Roberto et les Raimondo, les Umberto et tous les Vittorio, les Maurizio, les Landolfo, Leandro, Lorenzo, les Gerardo et les Fabrizio, sans oublier tous les Rafaele, tous ceux-l\u00e0 ils restaient bien gentiment derri\u00e8re le comptoir. La rue c\u2019\u00e9tait pas pour eux. Leur gang \u00e0 eux \u00e9tait si petit, \u00e0 peine deux ou trois individus, qu\u2019ils se r\u00e9unissaient en secret avec d\u2019autres familles sur le terrain de boules derri\u00e8re la place o\u00f9 le march\u00e9 s\u2019installe le jeudi. Mais pas le jeudi. Ils y vont quand y a personne, alors personne les y voit. C\u2019est s\u00fbr qu\u2019ils font peur \u00e0 personne, mais c\u2019est pas le but, si\u00a0?<\/p>\n<p>Au march\u00e9 y\u2019a pas grand-chose, des fruits, des l\u00e9gumes, des tomates s\u00e9ch\u00e9es et du shampoing suppos\u00e9ment moins cher qu\u2019au supermarch\u00e9. Mais on en doute, laissez-moi vous dire qu\u2019on en doute. Comment \u00e7a pourrait \u00eatre moins cher qu\u2019au supermarch\u00e9\u00a0? Faut pas nous prendre pour des billes. Je suis s\u00fbr que les Giovanni ont une carte fid\u00e9lit\u00e9 en forme de cannelloni qui fonctionne dans toute la ville. Ils sortent tous faire leurs courses au m\u00eame moment, \u00e0 17 heures, quand les honn\u00eates gens de moins de cinquante ans finissent de bosser et ont que ce moment pour aller faire leurs courses avant de devoir rentrer chez eux et recommencer la journ\u00e9e qu\u2019ils viennent de finir. Ils sont partout comme \u00e7a les vieux. Ce qu\u2019ils veulent, c\u2019est voir du monde. C\u2019est tout. Sont pas m\u00e9chants, veulent juste voir du monde et rire de la derni\u00e8re canne de Giovanni parce qu\u2019elle est en faux ch\u00e2taignier.<\/p>\n<p>Mais depuis qu\u2019on est sortis un peu avant 17 heures et que partout en ville on les entendait se faire virer de chez eux par leur matrone qui les envoyait acheter un bout de radis ou deux quignon d\u2019ail, on a plus peur des Giovanni et on trouve que les Tonino et tutti quanti sont des Pietro pas mal lotis tout prot\u00e9g\u00e9s qu\u2019ils sont par leur comptoir et leurs r\u00e9unions sur la place du march\u00e9.<\/p>\n<p>Et, putaing, s\u2019ils veulent savoir de quelle ducasse qu\u2019on vient, et ben y z\u2019ont qu\u2019\u00e0 demander. Tarbernac\u2019. J\u2019attends que \u00e7a moi parler cannes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le coiffeur s\u2019appelle Rafaele. Le boulanger s\u2019appelle Rafaele. 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