{"id":1175,"date":"2018-03-25T22:02:11","date_gmt":"2018-03-25T20:02:11","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=1175"},"modified":"2018-03-25T22:02:11","modified_gmt":"2018-03-25T20:02:11","slug":"mourir-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2018\/03\/25\/mourir-3\/","title":{"rendered":"Mourir (3)"},"content":{"rendered":"<p align=\"left\">Je me suis retrouv\u00e9 dans le cimeti\u00e8re de Valparaiso. Il domine la ville, juste pour que vous voyiez, il y a des dizaines de collines que l\u2019on appelle <i>Cerro<\/i>, montagne, sans la moindre honte. Des montagnes anglaises assaisonn\u00e9es de l\u2019aridit\u00e9 de la Mancha.<\/p>\n<p align=\"left\">Les tombes gr\u00e8vent la pente douce qui d\u00e9vale vers un pr\u00e9cipice, la ville, la mer. Au loin.<\/p>\n<p align=\"left\">On la distingue \u00e0 l\u2019horizontale, \u00e9tendue comme toujours, bien plate et calme, entre les persiennes des immeubles. De petits gratte-ciel, sans pr\u00e9tention, s\u00fbrement \u00e0 peine assez haut pour ne serait-ce que le chatouiller. Ils se rabattent sur la mer, occultent le bleu qu\u2019ils peuvent. Les b\u00e2timents color\u00e9s sauvent l\u2019oeil qui face au gris laisse d\u00e9pit\u00e9 fuir une larmiche apostrophe, l\u2019\u00e2me b\u00e9tonn\u00e9e jusqu\u2019aux larmes, armistice catastrophe entre archi d\u00e9chus.<\/p>\n<p align=\"left\">Je m\u2019y suis retrouv\u00e9 car je n\u2019y suis pas all\u00e9, je ne m\u2019y suis pas rendu. J\u2019ai mont\u00e9 par hasard trois vol\u00e9es d\u2019escaliers qui ne faisaient qu\u2019une \u00e0 la fin, croquant dans mon avocat comme dans une pomme en guise de d\u00e9jeuner, de coupe-la-faim. Elles bordaient, les vol\u00e9es, des immeubles d\u00e9cr\u00e9pis et semblaient s\u2019enfoncer dans l\u2019ombre \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019\u00e9levait vers la lumi\u00e8re du soleil. C\u2019\u00e9tait un ascenseur pour les bas-fonds. Une version verticale de ces ruelles dans lesquelles on h\u00e9site un instant \u00e0 s\u2019engager, pressentant qu\u2019il pourrait, peut-il\u00a0? Y a t-il des indices\u00a0? Je ne vois personne. Est-ce que je risque vraiment\u00a0? Quelqu\u2019un pourrait-il\u00a0? Cach\u00e9 je ne sais o\u00f9, l\u2019ombre, l\u00e0, l\u00e0, ou l\u00e0 par exemple, il n\u2019y a pas de raison. Je suis libre. Il pourrait m\u2019arriver, comme il pourrait aussi ne rien. Ce serait dommage de ne pas, non\u00a0? Je suis libre.<\/p>\n<p align=\"left\">Ces escaliers m\u2019attiraient. J\u2019\u00e9tais sur le trottoir d\u2019une rue en pente bien large. Le trottoir sautait de temps \u00e0 autres, comme s\u2019il haussait la jambe rapidement, simplifiant sa lente \u00e9l\u00e9vation d\u2019un quarteron de marches, pr\u00eat \u00e0 d\u00e9commoder le premier \u00e9tourdi venu. Les maisons color\u00e9es m\u2019invitaient \u00e0 suivre, joyeuses, le trac\u00e9 des bus verts et des marcheurs, dans un sens ou dans l\u2019autre, entra\u00een\u00e9s pour ou par, selon. Il y avait le bruit de la circulation et l\u2019\u00e9cho du soleil oppressant sur mon corps suant chauff\u00e9 au creux de la ville min\u00e9rale.<\/p>\n<p align=\"left\">L\u00e0-haut, la vue devait \u00eatre belle. Et le vent.<\/p>\n<p align=\"left\">Aux premi\u00e8res marches, mon avocat me tournait l\u2019estomac. Une femme descendait au m\u00eame moment, jupe de simili-cuir noir et haut en filet. Le silence nous croisa. L\u2019escalier donnait \u00e0 voir l\u2019int\u00e9rieur d\u2019immeubles o\u00f9 s\u2019entassaient de petits appartements pour solitaires, singuliers, travailleurs esseul\u00e9s, dockers peut-\u00eatre, de longs couloirs donnant sur des portes, comme dans un h\u00f4tel. En passant.<\/p>\n<p align=\"left\">Le long de l\u2019escalier, quelques d\u00e9tritus mais pas tant. J\u2019y contribuais \u00e0 ma mesure, d\u00e9posant entre les grilles que la vigne courageuse tentait d\u2019ensevelir, ou du moins d\u2019assaillir, ou du moins d\u2019accompagner, les morceaux d\u2019avocat ratur\u00e9s d\u2019incisives. Sur un promontoire de terre, la pente s\u2019offrait un r\u00e9pit et avait install\u00e9 un fauteuil de cuir brun, d\u00e9fonc\u00e9, s\u00fbrement frais, d\u00e9lictueux par cette chaleur, dans l\u2019ombre port\u00e9e par l\u2019enclos d\u2019\u00e9difices. Une vieille devait s\u2019y affaler, routini\u00e8re, \u00e0 l\u2019issue de l\u2019accomplissement d\u2019un certain nombre de t\u00e2ches qui, chaque jour, devenaient plus imm\u00e9morielles que le soleil lui-m\u00eame.<\/p>\n<p align=\"left\">Au sommet de la derni\u00e8re marche, en embuscade attendue, le soleil \u00e9clatait.<\/p>\n<p align=\"left\">Aucun bandit ne m\u2019a assailli, pas le moindre coupe-gorge ne p\u00e9piait la moindre menace, rouge \u00e0 couler aux l\u00e8vres de dents. Ce ne doit pas \u00eatre l\u2019\u00e9poque, la saison, \u00e0 l\u2019automne les greniers sont pleins.<\/p>\n<p align=\"left\">Je suis parvenu en haut des escaliers, ai termin\u00e9 de jeter mon avocat comme de juste apr\u00e8s avoir termin\u00e9 d\u2019en racler la pelure, et volant au vent, la peau s\u2019est \u00e9chapp\u00e9e des grilles \u00e0 travers lesquelles je l\u2019avais lanc\u00e9e. Il faisait bon d\u00e9sormais.<\/p>\n<p align=\"left\">Tournant au coin de la rue, le cou tendu, tentant d\u2019apercevoir d\u2019un pas \u00e0 l\u2019autre le meilleur promontoire d\u2019o\u00f9 voir le reste, une vieille dame \u00e0 la robe bourgeoise, sans la moindre trace de fauteuil \u00e0 l\u2019embonpoint, s\u2019est retourn\u00e9e et m\u2019a rendu mon salut d\u2019un sourire plein d\u2019une consid\u00e9ration que je n\u2019attendais pas. Elle venait de jeter un \u0153il \u00e0 travers des rectangles d\u00e9coup\u00e9s dans une porte de m\u00e9tal grise. Derri\u00e8re, on pouvait voir sur le c\u00f4t\u00e9 de quoi il s\u2019agissait, les quelques cases bien ordonn\u00e9es d\u2019un fun\u00e9rarium encore jeune.<\/p>\n<p align=\"left\">Les pav\u00e9s de la rue m\u2019ont men\u00e9 quelques m\u00e8tres plus loin entre deux grilles de fer forg\u00e9, au partage des eaux. L\u2019une grandiose, d\u2019un fer \u00e9pais et lourd, dissimulait bien mal de somptueuses colonnes de marbre en guise d\u2019entr\u00e9e. L\u2019autre, sigl\u00e9e en frontispice, \u00ab\u00a0cimeti\u00e8re des dissidents\u00a0\u00bb, laissait voir des tombes menues, protestant sobrement. Port\u00e9 par le go\u00fbt des choses simples, je suivais sans h\u00e9sitation les trois jeunes femmes qui entraient dans le premier.<\/p>\n<p align=\"left\">Ma visite de la ville devait \u00eatre courte. Quelques heures, tout au plus, \u00e0 peine de quoi commencer \u00e0 explorer sa poche. Sans m\u2019y rendre, \u00e9tonn\u00e9 de m\u2019y trouver, je m\u2019\u00e9tais directement dirig\u00e9 vers le cimeti\u00e8re, le mont qui le portait, l\u2019escalier qui y menait. Je pensais \u00eatre ailleurs, et pourtant j\u2019\u00e9tais l\u00e0, \u00e0 \u00e9tancher ma soif au robinet d\u2019arrosage dont la molette bleu nuit \u00e9chancrait l\u2019air des morts d\u2019un glouglou cr\u00e9pitant, rassurant et vivant.<\/p>\n<p align=\"left\">Les st\u00e8les \u00e9taient blanches d\u2019un bon vieux blanc, grandioses elles aussi, c\u2019\u00e9tait le minimum que l\u2019on pouvait se permettre dans le cimeti\u00e8re catholique n\u00b01. Les tombeaux \u00e0 la renverse \u00e9taient rares, comme les vierges fianc\u00e9es qui se p\u00e2ment et les vieux jardiniers. Le cimeti\u00e8re, \u00e0 l\u2019exception des trois femmes, \u00e9tait vide, ou presque. Accroupie, exception intemporelle de tous les cimeti\u00e8res du monde, la vieille dame qui arrangeait les fleurs des tombes \u00e9tait aussi pr\u00e9sente. Elle raclait ce jour-ci un pot de pissenlits, entretenant les racines s\u00fbrement pour les rendre cerises ou plus tendres radis sous la ratiche du raidi.<\/p>\n<p align=\"left\">C\u2019\u00e9tait un beau cimeti\u00e8re comme on en trouve dans le nord de la France, avec ses palmiers insolents et ses virginales statues en petite tenue. Un cimeti\u00e8re d\u2019\u00e9t\u00e9, comme on fait des piscines d\u00e9couvertes. O\u00f9 l\u2019on se baigne volontiers.<\/p>\n<p align=\"left\">L\u2019air y souffle pourtant, on s\u2019y sent berc\u00e9 par le reflet du soleil sur le marbre. Les caveaux de statures irr\u00e9guli\u00e8res, \u00e0 l\u2019instar d\u2019un terrain de jeu, y forment des mottes enveloppantes. L\u2019on s\u2019y prom\u00e8ne le pas l\u00e9ger, serein.<\/p>\n<p align=\"left\">Au loin, toujours, la mer et les maisons color\u00e9es, comme un cimeti\u00e8re marin, et l\u2019on pardonne au vieil arroseur absent, l\u2019absence de pin parasol.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me suis retrouv\u00e9 dans le cimeti\u00e8re de Valparaiso. Il domine la ville, juste pour que vous voyiez, il y a des dizaines de collines que l\u2019on appelle Cerro, montagne, sans la moindre honte. Des montagnes anglaises assaisonn\u00e9es de l\u2019aridit\u00e9 de la Mancha. 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