{"id":1092,"date":"2018-03-02T23:29:48","date_gmt":"2018-03-02T22:29:48","guid":{"rendered":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/?p=1092"},"modified":"2018-03-02T23:29:48","modified_gmt":"2018-03-02T22:29:48","slug":"a-bicyclette-10-mumule","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/2018\/03\/02\/a-bicyclette-10-mumule\/","title":{"rendered":"A Bicyclette (10) &#8211; Mumule"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">Jour 48 \u2013 Lundi 26 f\u00e9vrier \u2013 Cochrane\/ Puerto Bertrand<\/p>\n<p align=\"justify\">Une mule au milieu de la route.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ses grandes oreilles et ses taches noires et blanches d\u2019\u00e9talon palomino effrayaient les voitures qui ralentissaient subitement et klaxonnaient pour lui faire comprendre qu\u2019elle leur avait fait peur, nom de dieu, pas bien de nous faire des peurs pareilles, en voiture en plus, pu lui rentrer dedans, et alors l\u00e0 j\u2019te dis pas, bonjour les d\u00e9g\u00e2ts. Au revoir les vacances en famille.<\/p>\n<p align=\"justify\">Elle me pr\u00e9c\u00e8de et s\u2019enfuit en trottant \u00e0 mon approche. La route ondule de haut en haut avec une pr\u00e9f\u00e9rence pour les pourcentages impossibles. Le compteur s\u2019affole. Je ne lui c\u00e8de pas le pas et garde mes godasses sur les p\u00e9dales. Je ventile, \u00e7a br\u00fble, le soleil brille entre les ombres projet\u00e9es par la montagne, soufflant z\u00e9br\u00e9es le chaud et le froid sur l\u2019enclume de mon vacillement.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et puis la mule s\u2019arr\u00eate.<\/p>\n<p align=\"justify\">Entre nous, la distance se r\u00e9duit. Ce n\u2019\u00e9tait pas un baudet non. Je le savais parce que j\u2019en \u00e9tais s\u00fbr. Mais maintenant davantage.<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019\u00e9tait une mule, bien une. Une belle mule \u00e9quilibr\u00e9e, une mule que l\u2019on r\u00eaverait d\u2019avoir si l\u2019on r\u00eavait d\u2019avoir une mule.<\/p>\n<p align=\"justify\">Pourquoi s\u2019\u00e9tait-elle arr\u00eat\u00e9e si brusquement\u00a0? A quelques m\u00e8tres pr\u00e8s nous fr\u00f4lions la collision roue-pneu ventre rebondi doux et chaud.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mon mulet naissant avait d\u00fb l\u2019intriguer. Ou alors mon odeur, quelque chose dans la sueur, rancie de mes aisselles, de mon aine, de mes c\u00f4tes flottantes devenus blanches, fessier tremp\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ou la forme extravagante de ma propre monture. Une vache cornue. Lui rappelait-elle peut-\u00eatre une amie, une tante\u00a0? Une louve maternelle, ou dans la paille, un soir de pluie, de l\u2019\u00e9table, une amante\u00a0?<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre une mule avec des probl\u00e8mes de vue, une mule bien entretenue mais grabatante, presbyte et myope, une mule qui prenait les vessies pour des lanternes, mais si, et faute de vessie, les v\u00e9los, messies, pour des mulets.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019\u00e9tais charg\u00e9 comme une mule, est-ce cela qui l\u2019avait stimul\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p align=\"justify\">Ou de me voir grimper ainsi, tenter de la rattraper, la poursuivre le nez sous le guidon, vilain voyeur, avais-je sans le savoir picot\u00e9 son picotin, titill\u00e9 cette organe hypotalaphique des \u00e2nes, baudets, mules et mulets, qui les plante \u00e0 un endroit ou les en d\u00e9carre aussi sec\u00a0?<\/p>\n<p align=\"justify\">Je la d\u00e9passe par la droite, car elle est \u00e0 gauche de la route et j\u2019ai pour coquet orgueil de ne jamais rouler dans le moindre pr\u00e9cipice. Allez-y, dites, qui peut\u00a0? Jamais. Celui qui, mentirait vertement.<\/p>\n<p align=\"justify\">Aucune voiture d\u2019un horizon \u00e0 l\u2019autre de la bande. Je me retourne, elle me regarde et commence \u00e0 me suivre.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je peine dans la pente alors qu\u2019elle, tranquille, nullement \u00e9mul\u00e9e \u00e0 me d\u00e9passer, marche. Elle succ\u00e8de avec l\u2019auguste des b\u00eates \u00e0 qui l\u2019on parle. Me suivant comme si j\u2019avais un chapeau \u00e0 large bord, un grand b\u00e2ton, et de fines espadrilles savantes reconnues par le sable qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019oasis.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les voitures passent et l\u2019on me salue. P\u00e9r\u00e9grin. Un v\u00e9lo et sa mule en libert\u00e9, sans corde, sans harnais, ni rien, quel bel homme, elle est libre et lui s\u2019est charg\u00e9 jusqu\u2019au godet, c\u2019est un saint. Voyons voir comme la lumi\u00e8re s\u2019irise et le contourne.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et l\u2019on me prit en photo, face au ciel, aux roches rebondies, comme si l\u2019on y avait dress\u00e9 la nappe sans d\u00e9barrasser la table, les casseroles s\u2019empilent et l\u2019on mange par dessus, de guingois, quoi, on rehausse les chaises, grand-mamie officie le match, d\u2019un revers on dessert, rien.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ils n\u2019y connaissent rien, penchent la cam\u00e9ra, prennent d\u2019o\u00f9 ils peuvent, l\u2019important c\u2019est la mule, \u00e9tonnant, domestique, la dame padam dame le pion al huemul.<\/p>\n<p align=\"justify\">A la troisi\u00e8me voiture, je la consid\u00e9rais d\u00e9j\u00e0 comme mienne, lui criait \u00ab\u00a0Hoo, Pousse-toi dl\u2019a bon dieu d\u2019animal qu\u2019va pas t\u2019faire crabouiller par un chauffoir de poussi\u00e8re\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je la sifflais, comme un chien, sans mot dire, ni rien changer, de r\u00e9action, nulle, peut-\u00eatre un pas, un tout petit pas de c\u00f4t\u00e9, la voiture passait, assassine d\u2019une lenteur inoffensive, mais elle continuait \u00e0 me suivre, comme si je le lui en avais donn\u00e9 l\u2019ordre.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019avais l\u2019impression d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9, un peu, ou \u00e0 d\u00e9faut, si ce n\u2019est \u00e0 la lettre, entendu. Mais ma mule n\u2019en faisait qu\u2019\u00e0 sa t\u00eate. Qu\u2019\u00e0 son tertre. Qu\u2019\u00e0 sa pi\u00e8tre volont\u00e9 d\u2019ob\u00e9ir. Les gens passaient et riaient bien. Innocence du jour, petit plaisir, pain quotidien.<\/p>\n<p align=\"justify\">Une chilienne m\u2019a appris \u00e0 faire des petits pains ce matin. Il y a deux types de farine. La rouge et la verte. Dans la rouge, il y a de la levure, de la polvo al horno. On la roule en plates boulettes, petits vinyles sans son ni, il faut faire attention, le moindre ver honni, que l\u2019eau emp\u00e2te et que le sel redouble. On peut y mettre n\u2019importe quoi d\u2019autre mais pas tout \u00e0 fait n\u2019importe quoi non plus. Des \u00e9pices et du gravier, oui, de l\u2019ail, pour l\u2019haleine, non. Et puis l\u2019on fait revenir dans une po\u00eale au feu. C\u2019est bien moins cher et bien plus bon que ce qu\u2019on trouve dans le commerce.<\/p>\n<p align=\"justify\">En descente, la mule, Mumule que j\u2019appellerai Antombre, comme le nom du halo qui suit la p\u00e9nombre et d\u00e9limite la lumi\u00e8re de l\u2019obscurit\u00e9 m\u00eame l\u00e9g\u00e8re sur la carte du monde. Antombre, en descente, se mettait \u00e0 trotter pour me suivre, et si j\u2019acc\u00e9l\u00e9rais, elle galopait de tout son saoul (d\u2019avoine?).<\/p>\n<p align=\"justify\">La route \u00e9tait bonne, je pouvais me permettre de la quitter des yeux. Je regardais Antombre tra\u00e7er des quatre fuseaux sur la terre battue si fort qu\u2019elle en paraissait asphalteuse, une mule toute d\u2019ombre v\u00eatue, pleine de pattes, de genoux, et de sabots qui claquent.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00c7a me faisait mal au coeur de la voir me poursuivre ainsi. Je sentais la r\u00e9percussion de cette surface trop dure sur son organisme, les cataclysmes minuscules, son c\u0153ur battait \u00e0 tout rompre lui aussi, ses tissus se d\u00e9chiraient lentement sous l\u2019effort, la soif lui rendait la gouleyante astringente. Incomprise, pauvrette entour\u00e9e d\u2019incompris d\u2019une esp\u00e8ce diff\u00e9rente, m\u00e9pris\u00e9e, rescap\u00e9e de g\u00e9nocides quotidiens, Mumule, ou Antombre, de son nom de bapt\u00eame, me suivait avec le calme d\u00e9sespoir des id\u00e9es fixes. Elle \u00e9tait de ces mules qui n\u2019aboient pas la nuit et cessent de s\u2019alimenter \u00e0 la mort de leur ma\u00eetre. J\u2019\u00e9tais son phare dans la nuit, et la nu\u00e9e de papillons, son Alexandrie, son Alexandra, et le moulinet du poignet.<\/p>\n<p align=\"justify\">Qu\u2019importe alors si ses sabots claquaient, qu\u2019importe les ondes de choc et la d\u00e9liquescence de son foie. J\u2019\u00e9tais son amulette, un proph\u00e8te apparu au moment o\u00f9. Le stress des klaxons rageurs lui avait tant tordu les intestins qu\u2019elle avait d\u00e9livr\u00e9 sur la route ses petits petons d\u2019\u00e9trons verts.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mumule, oui, qui poss\u00e8de tant de retenue, \u00e9patant plus d\u2019un baron par sa ma\u00eetrise de la valse s\u00e9n\u00e9galaise. Comme une vulgaire jument, comme un mouton \u00e0 lorgnon qui du cul postillonne. Mumule aux si belles taches de dalmatien, au train souill\u00e9 comme un basset.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je descendais, et elle galopait.<\/p>\n<p align=\"justify\">Jusqu\u2019\u00e0 ce que mon c\u0153ur \u00e9treint n\u2019en puisse plus de cracher tout son sang. Je me suis arr\u00eat\u00e9, et soupirant, pure forme, ces courses poursuites dans les halls d\u2019a\u00e9roport ont toujours eu le soin de me s\u00e9duire. Biberonn\u00e9 aux best-of de Hugh Grant. Je transpirais d\u2019aise, un sourire en coin.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0Mumule\u00a0\u00bb, commencai-je, balan\u00e7ant l\u00e9g\u00e8rement de la t\u00eate, ou plut\u00f4t \u00ab\u00a0Antombre\u00a0\u00bb, non pas comme le ferait un petit vieux, mais pour marquer affectivement l\u2019absence de surprise, une bien faible r\u00e9sistance, une n\u00e9gation affect\u00e9e dans le recoin de laquelle s\u2019ouvre une porte, la chouchoute de la classe,\u00a0\u00ab\u00a0Sacr\u00e9e Mumule\u00a0\u00bb, je ne pouvais rien lui refuser, ajouter une mule \u00e0 mon moulin, je n\u2019en avais pas besoin, mais Mumule.<\/p>\n<p align=\"justify\">Elle voguait toujours \u00e0 la lisi\u00e8re de ma conscience, comme un enfant, un mien, ou alors un d\u2019autres mais tr\u00e8s turbulent qui se dirige instinctivement vers la chaudi\u00e8re \u00e0 gaz et le tiroir de couteaux comme un d\u00e9tecteur \u00e0 emmerdes \u00e0 usage unique. Ou un amour.<\/p>\n<p align=\"justify\">Amoureuse\u00a0: Charmante P\u00e9n\u00e9lope sans cesse tissant le liser\u00e9 de notre conscience charm\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je posai mon v\u00e9lo contre la rambarde, la route \u00e9tait vide d\u2019autres. Nous seuls. J\u2019avan\u00e7ais ma paume, ouverte, inoffensive, et Antombre, confiante, la renifla et la l\u00e9cha presque. J\u2019approchais la seconde, et lui caressai la t\u00eate. Lui gratouillant le front et entre les oreilles. Les animaux ne peuvent pas se gratter correctement entre les oreilles, ou \u00e0 la suite d\u2019\u00e9tonnantes et complexes contorsions, qui les laissent dubitatifs, c\u2019est cet air h\u00e9b\u00e9t\u00e9 que l\u2019on constate alors, pesant pour la prochaine fois, le pour et le contre de tant d\u2019efforts pour si peu de gratouilles. C\u2019est un coup s\u00fbr, chien, chat, mule, entre les oreilles, je vise propre et juste. Ce pourrait \u00eatre une autre que ce serait la m\u00eame.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il faut faire attention, certes. Elles changent d\u2019orientation selon leur humeur, on l\u2019apprend tr\u00e8s t\u00f4t quand on y perd deux doigts. Les toucher, jamais, comme les antennes des acariens, il faut \u00e9viter. \u00c7a leur fait mal, et allergique ou pas, un acarien g\u00e9missant est une vision peu recommandable.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je lui flattais l\u2019encolure et la massais une petite demi-heure, il faut voir le cou qu\u2019elle a, au niveau des cervicales. Elle me parlait de son enfance, je lui disais \u00ab\u00a0hmh hmh, oui et non\u00a0\u00bb, qu\u2019importe, le soleil nous chauffait tout deux, antisp\u00e9ciste parmi les dieux.<\/p>\n<p align=\"justify\">Quant elle e\u00fbt fini, je lui parlais moi aussi. Lui expliquant \u00e0 voix haute, soleil, il faisait soleil, qu\u2019elle ne pouvait pas continuer \u00e0 me suivre comme \u00e7a.<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019est une astuce que j\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e d\u2019un ami rompu aux brisures \u00e7a, non sans cons\u00e9quences, une plaque de marbre fissur\u00e9e pr\u00e9sente mieux, mais talentueux\u00a0:<\/p>\n<p align=\"justify\">amener la rupture par une discussion d\u2019apparence neutre au moment o\u00f9 la partie d\u00e9tachable est absolument d\u00e9tendue. On peut la gaver de coquillettes au jambon, mais un massage fonctionne aussi tr\u00e8s bien.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je lui ai dit que je devais partir, ne pas revenir s\u00fbrement, partir, c\u2019\u00e9tait \u00e7a que cela signifiait en d\u00e9finitive. Partir, constituer des parties, se s\u00e9parer en somme. Progressivement il m\u2019avait dit. La d\u00e9tente ne faisait pas tout.<\/p>\n<p align=\"justify\">Aller chacun de son c\u00f4t\u00e9, elle je sais pas, mais moi oui, et si elle voulait, elle pouvait rester, garder la route, les graviers et le paysage. Je lui verserai une pension d\u2019avoine si le juge l\u2019ordonnait et que les quelques terres que j\u2019ai l\u00e0-bas donnaient quelques boisseaux cette ann\u00e9e l\u00e0, mais c\u2019\u00e9tait peu probable, c\u2019est pas une vie paysan, je vous le dis comme je lui ai expliqu\u00e9, on gagne rien, ou moins, les bonnes ann\u00e9es en viennent \u00e0 \u00eatre pires que les mauvaises. Et les juges, de ce que j\u2019en pense, plut\u00f4t laxatifs en l\u2019absence de contrat de mariage.<\/p>\n<p align=\"justify\">Elle semblait r\u00e9ceptive, sans paupi\u00e8res.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019arquais le clou dans le fer. Je lui dis que j\u2019avais une femme qui m\u2019attendait au pays moi, quel pays\u00a0? Avais-je\u00a0? que je ne pouvais pas, l\u00e0, tout bazarder et recommencer ma vie sur un coup de oui ou pour un non. Pour n\u2019importe quelle mule qui me courait apr\u00e8s, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 un peu dur l\u00e0, reconna\u00eetre, mais il faut ce qu\u2019il faut.<\/p>\n<p align=\"justify\">Elle d\u00e9tournait les yeux comme \u00e0 son habitude. Je ne la connaissais que depuis peu, mais je pouvais d\u00e9j\u00e0 saisir la signification de ses principales expressions faciales. Elle regardait en l\u2019air, de c\u00f4t\u00e9, n\u2019osait pas, je crois, voir la prunelle de mes yeux plonger vers l\u2019int\u00e9rieur de ma pupille, et prendre de la distance, se mettre hors de sa port\u00e9e, l\u2019oeil plein de soleil si proche devenir l\u2019abysse dont le souvenir l\u2019engloutirait elle aussi, si le chagrin l\u2019\u00e9pargnait.<\/p>\n<p align=\"justify\">Antombre\u00a0: Cerne fatigu\u00e9e de la p\u00e9nombre en fin de journ\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je ne lui ai rien dit de trop. Il \u00e9tait inutile d\u2019en rajouter. On a pris quelques photos souvenir. On a ris. Beaucoup. C\u2019\u00e9tait beau malgr\u00e9 tout, ce moment partag\u00e9. Tous deux, je crois, ne voulions pas nous s\u00e9parer sur une triste note, alors on riait des plus belles notes qui soit. \u00c9cartant le ploc \u00e0 ploc du goutte \u00e0 goutte lacrimal sur le bitume. Il rejoindrait le fleuve en contre bas, l\u2019eau froide et bleu clair des glaciers qui meurent.<\/p>\n<p align=\"justify\">C\u2019\u00e9tait beau malgr\u00e9 tout, ce moment partag\u00e9. Tous deux. Profitant du soleil pour donner \u00e0 nos ombres m\u00eal\u00e9es, de belles couleurs moir\u00e9es.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je l\u2019ai embrass\u00e9 de mes deux bras avant de repartir. Elle \u00e9tait pleine de poussi\u00e8re mais je m\u2019en fichais, pas de rimmel, rien. Elle m\u2019a regard\u00e9 un instant et n\u2019a pas pu r\u00e9sister.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je suis remont\u00e9 sur mon v\u00e9lo et elle s\u2019est remise \u00e0 courir derri\u00e8re moi, comme si l\u2019on ne pouvait faire que \u00e7a de ses journ\u00e9es, se s\u00e9parer et se retrouver.<\/p>\n<p align=\"justify\">Imaginez vous, seul docker \u00e0 bord, le bateau est amarr\u00e9 au port, ancr\u00e9 par deux tonnes de fonte en forme de goutti\u00e8re dentaire au fond. Et voil\u00e0 le port qui se fait la malle. On \u00e9tait mont\u00e9 une minute \u00e0 peine, une caisse \u00e0 poser, un courrier, une enveloppe, l\u00e9g\u00e8re, l\u00e9g\u00e8re, tellement qu\u2019on s\u2019inqui\u00e8te de l\u2019avoir transport\u00e9e vide. Une erreur, quelqu\u2019un l\u2019a l\u00e9ch\u00e9e, referm\u00e9e, il devait y avoir, mais il n\u2019y a pas. Et maintenant le monde s\u2019\u00e9loigne, le phare dans la nuit, tout ce que l\u2019on conna\u00eet nous abandonne, la Terre se d\u00e9file. Une immense mascarade, un coup mont\u00e9, une embuscade. Personne d\u2019autre sur le bateau. Seul, ce doit \u00eatre \u00e7a, fait expr\u00e8s, pas possible autrement. Des vivres, de l\u2019eau, non rien, de la famille, un amour, tout l\u00e0-bas, rien ici, tout parti, partant, s\u2019\u00e9loignant, et entre, la mer, insondable, m\u00e9connaissable, ce n\u2019est pas notre mer, pas celle qu\u2019on a vu, pas celle qu\u2019on conna\u00eet, vue de loin, vue de l\u00e0-bas, o\u00f9 l\u2019on connaissait tout, o\u00f9 l\u2019on a tout connu, maintenant rien, tout r\u00e9apprendre, jamais, plut\u00f4t mourir, m\u00eame pas suffisant, mourir, peut-\u00eatre pourrait, mais jamais, pas la peine, trop dur, simple pourtant, revenir, rentrer, annuler, ne pas monter, enveloppe pour rien, mont\u00e9 pour rien, pourquoi. Simple, revenir, rentrer, annuler, tout annuler, revenir, rentrer. C\u2019est tout ce qu\u2019il reste comme d\u00e9sir. Annuler, revenir, rentrer. Rentrer. Rentrer.<\/p>\n<p align=\"justify\">Alors il plonge.<\/p>\n<p align=\"justify\">Alors Mumule galope.<\/p>\n<p align=\"justify\">Elle s\u2019esquinte les sabots sur l\u2019asphalte agglom\u00e9r\u00e9e de petits graviers. Sa corne d\u00e9rape et se r\u00e2pe sur l\u2019asphalte. Comme un ongle qui ferait du curling sur une lime g\u00e9ante. Et mon clou arqu\u00e9 s\u2019enfonce lui aussi, pommade brisure. \u00c7a traumate \u00e0 tout va au dedans. \u00c7a se bouscule entre les fluides.<\/p>\n<p align=\"justify\">La panique, c\u2019est tout juste si elle ne b\u00eale pas.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et la pente, moi, m\u2019acc\u00e9l\u00e8re.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mumule galope. Mumule galope.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et la pente m\u2019acc\u00e9l\u00e8re.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019en pleure. Mumule galope.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les voitures la fr\u00f4lent, la klaxonnent, des camions passent aussi, ils s\u2019en fichent, pleins de poussi\u00e8re partout. Passera un jour un bus avec un pare-buffle, et alors l\u2019Antombre rejoindra la p\u00e9nombre et l\u2019ombre de son ombre.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019ombre de son chien.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019ombre d\u2019un amour qui pleure et puis s\u2019en va.<\/p>\n<p align=\"justify\">Mumule galope, Mumule galope,<\/p>\n<p align=\"justify\">Je lui \u00e9chappe,<\/p>\n<p align=\"justify\">Sans fin.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p align=\"justify\">Bonus :\u00a0<a href=\"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/Mumule.wmv\">Mumule<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jour 48 \u2013 Lundi 26 f\u00e9vrier \u2013 Cochrane\/ Puerto Bertrand Une mule au milieu de la route. Ses grandes oreilles et ses taches noires et blanches d\u2019\u00e9talon palomino effrayaient les voitures qui ralentissaient subitement et klaxonnaient pour lui faire comprendre qu\u2019elle leur avait fait peur, nom de dieu, pas bien de nous faire des peurs [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1093,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,21],"tags":[33,29,32],"class_list":["post-1092","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecrits","category-le-vent-voyageur","tag-chili","tag-ecrits","tag-velo"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1092","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1092"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1092\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1097,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1092\/revisions\/1097"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1093"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1092"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1092"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/duventdanslespantoufles.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1092"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}