Du vent dans les pantoufles
Marly : Welcome to the Autel California
30 Sep 2017

Marly : Welcome to the Autel California

Post by Emile

Marly a la foi.

Rien de très extraordinaire au Brésil où il existe une trentaine de chaînes de télévision religieuses, des cours de catéchisme à l’école, et des sismographes programmés pour ne pas réagir à l’immense piétinement dominical.

Tout le monde croit ici. Tout le monde se signe en passant devant les églises, remercie Dieu lorsqu’il reste du papier toilette ou que l’on ressort sain et sauf d’un quelconque transport motorisé. La plupart des brésiliens iraient à la messe 14 fois par jour s’ils le pouvaient. D’un point de vue métaphysique, en l’occurrence plus physique que méta, cette incroyable densité chrétienne génère des effets intéressants puisque même les objets se mettent à croire !

Bon nombre de voitures vont discrètement se faire tatouer chez le garagiste. Non pas un VRRAAOUM tout en majuscules indomptables, des flammes Fisher Price ou un Tigre du Bengale (symboles universels du « cool »), mais une petite phrase du Lévitique, ni vue ni connue, quelque chose de humble, dont les pleins et les déliés tiennent sur le bas de caisse. La course se joue ailleurs. C’est à quel moteur sera le plus fidèle à Jésus. Quel ronron attirera le plus la miséricorde du Tout-puissant. Je n’ai encore rien vu sur la coque des bateaux, mais j’ai déjà une petite phrase en tête commençant par « Pardonnez » et finissant par « pauvres pêcheurs ».

Au milieu de tout cela, Marly a Vraiment la foi. Comme Pacman, elle cherche à gober toutes les hosties pour finir le jeu. Elle est une sorte de règle qui annihilerait toute exception si elle le pouvait.

Quand je lui ai révélé ne pas même être baptisé, je pense qu’elle s’est retenue de me ligoter, d’aller chercher la gamelle d’eau du chien et de déchirer sa chemise pour révéler un super-costume de super-chrétien.

«  Super-Chrétien

Celui qui baigne

Mais jamais ne noie

Super-Chrétien

Celui qui prie

Mais jamais pour soi

Super-Chrétien

Baptise confesse

A tour de bras

Super-Chrétien

C’est pour notre âme

Qu’il ne dort pas

Super-Chrétien

Oui c’est bien lui

Super-Chrétien

Oui c’est bien toi

Suuuuuuper

Chrétien! »

Bien sûr la chanson entonnée sur l’air d’Ave Maria bousille tout effet de surprise, et laisse plus de temps qu’il n’en faut au mécréant pour transférer son âme sur un compte offshore des Bahamas.

A Parajuru, Marly est comme un poisson dans l’eau. Elle occupe sa retraite à prendre soin de ses fleurs, lire un énième commentaire interprétatif sur les écritures originelles (son bureau est couvert d’exégèses diverses) et apprendre l’anglais.

Apparemment, tout cela lui laisse encore bien trop de temps libre puisqu’elle a le temps de confectionner des quantités astronomiques de petites boîtes kitsch bordées de coquillages et de tissus dont les motifs ne peuvent découler que d’un acte de malveillance. A côté, mes lampes en bois passent pour des œuvres cachées de Giacometti (qui n’a jamais travaillé le bois à ce que je sache, mais qui aurait été très bon s’il s’y était mis un peu sérieusement). Comme si cela n’était pas suffisant, elle peinturlure des tuiles d’une couleur contre-intuitive, généralement le vert pomme, et y affixe des papillons faits-main avec ce qu’il lui reste des matériaux employés précédemment. Soit, si vous avez bien suivi, les parties les plus moches de trucs qui étaient déjà moches avant.

Elle est ce qu’on appelle plus communément une criminelle du bon-goût, plutôt bien positionnée dans l’ordre mondial des vieilles dames complotant contre tout ce qui peut témoigner de près ou de loin d’une certaine recherche esthétique.

Lorsque nous lui avons rendu visite pour la première fois, afin de voir où les classes d’anglais pour adultes allaient se dérouler, et de présenter cet assistant gringo dont il faut bien écouter l’accent même s’il est français, Marly m’a présenté l’ensemble de ses œuvres. Je n’ai pas pu les commenter autrement que de manière détournée, en appuyant mes compliments sur la qualité artisanale de l’ouvrage plutôt que sur son intérêt artistique. Sans véritablement mentir d’ailleurs, car c’était un travail de précision qui avait dû l’occuper durant des heures. De longues heures. Elle vendait ses petites boites 20$R (soit 5,5€), mais nous ne sommes par restés suffisamment longtemps dans son atelier pour que je me sente obligé de lui en prendre une.

Désolé maman, je sais comme tu raffoles de ces babioles, mais je n’avais pas d’argent sur moi. Et puis les douanes l’auraient intercepté à l’aéroport. Toutes les douanes, dans tous les aéroports.

Le bureau de Marly est une sorte de quintessence de sa maison, son coeur névralgique. Une faille spatio-temporelle en a fait le magasin d’usine d’une fabrique de statuettes religieuses. Christ, vierge, saints, angelots, croix, poissons, graal, … On y trouve de tout dans le meilleur plâtre et la plus fine porcelaine. J’ai même cru voir des rouleaux de fils barbelés décoratifs en pâte d’amande, afin d’agrémenter vos plus ferventes crucifixions pâtissières.

Au milieu de toutes ces figurines, des dizaines de photos d’elle, seule. Marly n’a pas d’enfants, pas de mari. Elle en a eu un il y a longtemps. Ils étaient ensemble depuis 7 ans, se sont mariés, sont restés ensemble pendant 7 autres années, et ont divorcé. Une relation statistiquement équilibrée. Pour le reste, il était très possessif. De l’histoire ancienne bien ficelée.

Toutes ces photos la représentent dans différentes parties du Brésil. Elle me parle de Brasilia, Manaus, Sao Paulo, Rio de Janeiro, les chutes d’Iguaçu, … A Parajuru, elle fait partie des rares personnes de sa génération à être sortie de l’état du Ceara. Et pas seulement de sa génération. La plupart des brésiliens, y compris ceux beaucoup plus jeunes qu’elle, resteront toute leur vie dans un rayon de 200 km. Marly fait alors figure d’exception.

Les limites sont bien sûr financières (un billet pas cher pour l’Europe, c’est 2 mois de salaire), mais également et surtout culturelles. De nombreux brésiliens me disent qu’ils n’ont tout simplement pas l’appétit d’aller voir ailleurs.

La première barrière est linguistique : l’apprentissage de l’anglais à l’école est plus que superficiel, ce qui rajoute une difficulté à toute idée de voyage hors du Portugal.

La deuxième barrière, et la plus importante, est sociale : Les habitants des villes moyennes et villages (c’est moins le cas pour les grandes villes telles que Fortaleza), bénéficient d’un maillage social très dense, une communauté, où tout le monde se connaît, est plus ou moins cousin par alliance, et connaît l’ascendance et la descendance de chacun sur trois générations. Ce maillage est confortable et constamment renoué et valorisé à travers des formes de sociabilité familiales, amicales et communautaires (à l’échelle du village) : On vit avec un grand-parent en situation de dépendance plus ou moins forte, on va prendre le café da manha (petit-déjeuner) chez une tante, on travaille avec son cousin, on rejoint ses ami(e)s, composés également de cousin(e)s et de frères/sœurs chaque soir pour boire un verre et discuter, et de nombreuses activités viennent connecter les différents groupes à l’échelle du village. Ce maillage social dans lequel grandissent les personnes que j’ai rencontrées, compense les « manques » matériels (qui n’en sont dès lors plus vraiment) et enracine les habitants à distance du désir de tout quitter pour un ailleurs incertain et dans l’immédiat, financièrement désastreux.

Pourtant, Marly, elle, a voyagé. Les photos me la montrent à 15 ans, quand elle en paraissait déjà 25, et à 45 ans, quand elle en faisait encore 30. C’était une belle femme. Je lui dis, pour faire honneur à la pseudo-galanterie française. Elle rit pour balayer le compliment mais au fond, je suis sûr qu’elle est flattée. Les murs de son bureau sont couverts d’une centaine de photos d’elle, de Jésus, et parfois des deux ensemble. Son narcissisme de vieille dame célibataire depuis longtemps tranche avec l’humilité attendue des grenouilles de bénitier. C’est que la chrétienté brésilienne est positive, permissive. Elle ne survit pas à travers la culpabilisation et l’interdiction. Marly me confie qu’elle était un peu tapageuse quand elle était plus jeune et que certaines femmes la regardaient de travers. Manière détournée de confier qu’elle vivait pleinement et savait danser.

Avant la retraite, elle travaillait à Fortaleza et y a donc vécu une grande partie de sa vie. Pourquoi tente-t-elle d’apprendre l’anglais à son âge ? Je ne lui ai pas demandé. Elle ne quittera vraisemblablement plus Parajuru pour faire un voyage qui lui demanderait de parler anglais. La dimension utilitaire est ainsi assez maigre. C’est du bonus. Mais du bonus qu’elle prend très au sérieux. Elle a déjà rempli au crayon à papier toutes les réponses de son cahier d’exercice, alors qu’ils n’en sont qu’à la leçon 2. Elle cherche sur internet, imprime, copie, recopie. A force, ça finit par rentrer. Elle a beaucoup plus de vocabulaire que les autres. Mais sa voix se tortille dès qu’elle tente de parler anglais. Elle redevient une écolière, timide, pépiant ses réponses du bout du bec lorsque c’est son tour, intervenant telle une mademoiselle je sais tout lorsque les autres hésitent.

Devant mais pas au premier rang. Comme à l’Église. Et lorsqu’en classe on parle cinéma, des films qu’ils préfèrent, le cahier d’exercice a bien tort de demander leur avis sur le Da Vinci Code. Tout le monde ne l’a pas vu, alors on explique brièvement.

« Tu sais, c’est le film qui explore la piste de Marie-Madeleine » (on explique BRIEVEMENT).

Marly se renfrogne alors soudainement. Elle le dit en portugais, jamais elle ne voudra voir ce film. Jamais.

 

« C’est l’Antéchrist. »

 

L’anglais, elle a peur de son grand âge, peur de ne pas progresser malgré le temps qu’elle y passe. Elle se méfie de sa mémoire, et c’est normal. Alors elle demande à ce qu’on la rassure. « Do I speak english ? » parvient-elle à articuler.

« Does she speak english … ». That’s a hard one.

Je repense alors aux monstruosités qui ornent les murs de son atelier, à la petite chapelle Sixtine érigée en souvenir de sa jeunesse, à son visage qui s’illumine lorsque ma main, frôlant le plafond, décroche enfin ce téléphone d’un autre âge composant avec la poussière du haut de l’armoire. Ses traits sont tirés mais encore vifs. Elle se maquille abondamment. Ses cheveux clairsemés la coiffent d’une couronne blonde de starlette hollywoodienne sur le déclin. Elle me paraît aussi jeune que vieille, convoquant sûrement l’un et l’autre sans parvenir à choisir. A la fois jeune fille et vieille dame. Toute sa vie.

Et je ne peux que lui répondre avec tendresse.

« Oui Marly. Tu parles anglais. »

Bonus track :

Un commentaire

Jul’ 8 octobre 2017 at 15 h 13 min - Reply

Haha, trop bien ! Je m’attendais à entendre Marly nous dire un petit mot en anglais. Et non ! C’est la douce voix de mon frère… tu aurais pu faire un bon enfant de chœur !

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